Friday, 30 August 1878
Friday, 30 August 1878
Il est impossible de vous peindre les horreurs que nous subissons de ce monstre donc le nom me salirait la plume.
Mademoiselle Oelsnitz s'est trouvée mal, par ce qu'elle ne peut voir "un semblable manque de respect envers un père mort". Des scènes d'ivrognerie et les mots les plus odieux vociférés auprès du cadavre, les infamies qu'il crie contre sa mère morte et morte à cause de lui, font dresser les cheveux sur la tête.
Ce soir pendant le service maman et ma tante ont dû le tenir et subir ses coups, afin de l'empêcher d'aller insulter les prêtres... Le père Vassilieff interrompit le service et envoya dire que s'il osait entrer il serait jugé comme sacrilège. Et après il a manqué de tuer maman et ma tante, cette dernière allait recevoir un coup de pied dans le visage lorsque je la tirai en arrière et l'assis par terre de force. Autrement elle ne l'aurait pas évité.
Demain à midi le corps va être transporté dans le caveau de l'église et alors cet homme n'aura plus aucun droit de venir ici. Notre grand chagrin est une délivrance. Tant que ce pauvre père était là il n'y avait rien à faire, mais à présent il n'a pas plus de droits chez nous que chez Mlle et M. Acard.
On ne parle pas du triomphe du grand diable, dans les autres feuilles.
J'ai commandé mon deuil. Je suis bien aise d'être en deuil, c'est un honnête prétexte pour mener la vie que nous menons quoique pour cet hiver il y avait même à mon idée de grandes chances pour une sensible amélioration. J'essayerai mes chances dans six mois, je suis si dégoûtée de moi que je suis bien aise de me couvrir de noir... je suis peut-être même un peu honteuse de prendre ce plaisir dans une cause de tristese. Pour me reposer de ces horreurs, pendant que cet être infâme hurle, je ferme les yeux et pour m'isoler de ces abominations je me berce par des rêves... comme il serait bon s'il était là, il ferait cela, il dirait ceci... Remarquez qu'en le voyant je lui trouverai trop de graisse au menton et il me paraîtra plus étranger qu'un Dourassoff, il me fera plus froid que l'entrepreneur des pompes funèbres... Mais dans l'intimité c'est la clarté et la chaleur de mon âme... Je voudrais une expression moins douce, celle-ci exagère mon sentiment qui n'existe que par l'effet de l'opposition des horreurs dont je suis entourée à des choses* moins affreuses*, oh ! rien que moins affreuses car mon soleil est avili et rien que de penser à un homme marié est un avilissement. Mes pensées sont bien pures car je ne parle d'avilissement que pour la morale publique... ces pauvres fantaisies sont tellement éthérées que je n'y vois aucun mal... c'est un monde à part... le seul où je vive.
La vie réelle est un détestable et ennuyeux rêve... Pourtant comme je pourrais être heureuse avec seulement un peu de bonheur, je possède au suprême degré l'art de faire beaucoup de rien et puis rien de ce qui affecte les autres ne m'affecte.
Les Coubé m'écrivent.