Diary of Marie Bashkirtseff

There are people condemned to la guigne — bad luck — and there is nothing to be done. Will you say that I am not one of them?

# Vendredi 24 mai 1878

I must tell you that having finished painting at four o'clock, I could not stop reading Le Nabab, Alphonse Daudet's novel. It is very interesting, and the Nabab type would resemble someone else if one refined and ennobled him. I know very well that the resemblance is not flattering — which is precisely why one must, as I say, refine, ennoble, spiritualise. It is not that the person is ideal, extra-refined, sublimely noble... that is to say, I am not quite sure... I do not trust my own judgement. When a person is ideal I think I mistake insipidity for distinction, and when someone seems energetic and extraordinary to me I fear it may be nothing but coarseness, vulgarity, bourgeois ordinariness. Happy, happy, happy is the one who can say what he thinks. Read Balzac — everyone has felt as he did, but who has been able to write it?

Je dois vous dire que ayant fini de peindre à quatre heures je n'ai cessé de lire "Le Nabab", roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant et ce type de Nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre si on l'affinait et l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse aussi il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que l'on soit idéal, extra-fin et noblissime... c'est-à-dire je ne sais au juste... je ne me fie pas à mon jugement, lorsque l'on est idéal je crois que je prends de la fadaise pour de la distinction et quand on me semble énergique et extraordinaire je crains que ce ne soit de la rusticité, du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, heureux, celui qui sait dire comme il pense. Lisez Balzac, chacun a senti comme lui mais qui a su l'écrire ?

A large voice, gentle and warm; velvet eyes, veiled and burning. A smile of marvellous kindness. And then when he is near his mother, that way of "flinging down his feet and his great body with a cajoling of gestures and words truly touching." That is what they say of the Nabab — it is what I might have said... ! No, really — if I had to restrain myself in my journal from saying all the fancies that pass through my head, that would be too ridiculous!

Une grosse voix douce et chaude, des yeux de velours, voilés et brûlants. Un sourire d'une bonté merveilleuse. Et puis quand il est près de sa mère cette façon de "jeter par terre ses pieds et son grand corps avec une câlinerie de gestes et de paroles vraiment touchantes". Voilà ce qu'on raconte du Nabab, c'est ce que j'aurais pû dire... ! Non, vrai si je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me passent par la tête, ce serait trop ridicule !

Now listen — on the subject of fancies: look at the good fellow Joyeuse in Le Nabab — you have no doubt understood that he is entirely me, as regards imagination. I desire that the wretches who will publish this book insert here pages 87 and 88 of Le Nabab.

Ainsi écoutez quand aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans "Le *Nabab*" vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour l'imagination. Je désire que les misérables qui publieront ce livre intercalent ici les pages 87 et 88 du Nabab.

They will see how M. Joyeuse takes the omnibus and finds himself facing a man, imagines that this man wants to embrace his daughter — whereupon he murders him and goes to declare it to the police commissioner, after which he returns to reality.

Ils verront comment M. Joyeuse prend l'omnibus et a en face de lui un homme, et il s'imagine que cet homme veut embrasser sa fille, alors il l'assassine et va le déclarer au commissaire de police après quoi il revient à la réalité.

Do you want another illustration of this prodigious imagination?.. It is raining, freezing — wolf weather. M. Joyeuse has taken the omnibus to go to his office. Seated opposite an enormous fellow — brutal head, formidable biceps — M. Joyeuse, small and frail, his briefcase on his knees, tucks in his legs to make room for the enormous columns supporting his neighbour's monumental torso. In the jostling of the vehicle, the rain on the windows, M. Joyeuse falls to musing. And suddenly the colossus opposite — who has, in sum, a decent enough face — is very surprised to see this little man change colour, stare at him with grinding teeth and ferocious eyes — murderer's eyes. Yes, a genuine murderer's, for at this moment M. Joyeuse is having a terrible dream... One of his daughters is sitting there, across from him, beside this giant brute, and the wretch is taking her waist under her cloak.

^2^ Voulez-vous un autre trait de cette imagination prodigieuse ?.. Il pleut, il gèle; un temps de loup. M. Joyeuse a pris l'omnibus pour aller à son bureau. Comme il est assis en face d'une espèce de colosse, tète brutale, biceps formidables, M. Joyeuse, tout petit, tout chétif, sa serviette sur les genoux, rentre ses jambes pour laisser la place aux énormes piles qui soutiennent le buste monumental de son voisin. Dans le train du véhicule, de la pluie sur les vitres, M. Joyeuse se prend à songer. Et tout à coup le colosse de visà-vis, qui a une bonne figure en somme, est très surpris de voir ce petit homme changer de couleur, le regarder en grinçant des dents, avec des yeux féroces, des yeux d'assassin. Oui d'assassin véritable, car en ce moment M. Joyeuse fait un rêve terrible... Une de ses filles est assise là, en face de lui, à côté de cette brute géante, et le misérable lui prend la taille sous son mantelet.

"Remove your hand, sir..." M. Joyeuse has already said twice... The other has only sneered... Now he wants to kiss Elise...

"Retirez votre main, Monsieur..." a déjà dit deux fois M. Joyeuse... L'autre n'a fait que ricaner... Maintenant il veut embrasser Elise...

"Ah! Villain!..."

"Ah I bandit !..'

Too weak to defend his daughter, M. Joyeuse, foaming with rage, reaches for his knife in his pocket, strikes the insolent man full in the chest, and goes off with his head held high — strong in his right as an outraged father — to make his declaration at the nearest police station.

Trop faible pour défendre sa fille, M. Joyeuse, écumant de rage, cherche son couteau dans sa poche, frappe l'insolent en pleine poitrine, et s'en va la tête droite , fort de son droit de père outragé, faire sa déclaration au premier bureau de police.

"I have just killed a man in an omnibus!..."

"Je viens de tuer un homme dans un omnibus !..'

At the sound of his own voice pronouncing these sinister words — which he has indeed pronounced, but not in the police station — the poor man wakes, guesses from the alarm of the passengers that he must have spoken aloud, and takes good advantage of the conductor's call: "Saint-Philippe... Panthéon... Bastille..." to descend, thoroughly abashed, in the midst of general stupefaction.

Au son de sa propre voix prononçant bien, en effet, ces paroles sinistres, mais non pas dans le bureau de police, le malheureux se réveille, devine à l'effarement des voyageurs qu' il a dû parler tout haut et profite bien de l'appel du conducteur : Saint-Philippe... Panthéon ... Bastille.." pour descendre tout confus, au milieu d'une stupéfaction générale.

[Words blotted: On the way to his] office he invented a thousand extraordinary adventures... like me — one word suffices for me to imagine a whole novel, ten novels, twenty novels — and all in a few minutes. Some, however, last for weeks. "This ever-alert imagination gave M. Joyeuse a singular physiognomy — feverish, ravaged, contrasting with his outward envelope, etc. He lived so many passionate lives in a single day... The race is more numerous than one thinks — these waking dreamers in whom a destiny too narrow compresses unemployed forces, heroic faculties

[Mots noircis : Tout en allant à son] bureau il inventait mille aventures extraordinaires... comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout un roman, dix romans, vingt romans et tout cela en quelques minutes. Il y en a pourtant qui durent des semaines. "Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une singulière physionomie, fievreuse, ravagée, contrastant avec son enveloppe., etc. Il vivait tant d'existences passionnées en un jour... La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés chez qui une destinée trop restreinte comprime des forces inemployées, des facultés

— the dream is the safety-valve through which it all evaporates with terrible bubblings, a furnace-steam and floating images instantly dissipated."

héroïques. Le rêve est la soupape où tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur de fournaise et des images flottantes aussitôt dissipées".

And then there is Félicia Ruÿs, who has much of me in her — the doctor's outrage that suddenly disgusts her with everything. I have seen things of that sort.

Et puis il y a Félicia Ruÿs qui a beaucoup de moi, l'attentat du docteur qui la dégoûte tout d'un coup de tout, j'ai vu des choses dans ce genre.

This book, then the dreams, a host of things — so that I do not know which to mention... otherwise, look here — at this moment I would need two men very much in love with me. Then I should allow myself to concern myself with a third, and it would amuse me a little. A mad idea.

Ce livre, puis les rêves, un tas de choses qui font que je ne sais laquelle je dois dire... sinon, tenez, en ce moment j'aurais besoin de deux hommes très amoureux de moi. Alors je me permettrais de m'occuper d'un troisième et cela m'amuserait un peu. Folle idée.

I am, thank God, disgusted with those amusements, which have brought me nothing but trouble without being worth the trouble.

Je suis Dieu merci dégoûtée de ces amusements qui m'ont rapporté des ennuis sans que cela en vaille la peine.

I should like to love someone — seriously, completely. But to allow myself that luxury, there would need to be at least two whom I had scorned... you understand, then the third could not love me at all.

Je voudrais aimer quelqu'un, sérieusement, tout à fait.Mais pour me le permettre il faudrait qu'il y eu eût au moins deux que j'aurais dédaignés... vous comprenez alors le troisième pourrait ne pas m'aimer du tout.

What madness... my God, it is these long, terribly tedious evenings, this vexing household, this book finally, the resemblances, the analogies, the fantasies — which bring moments of exhaustion during which one would like to have done with everything. And to have done with everything there are only two means: to die or to love.

Quelle folie... mon Dieu ce sont ces longues soirées terriblemnt ennuyeuses, cet intérieur tracassier, ce livre enfin, des ressemblances, des analogies, des fantaisies, qui amènent des moments de lassitude pendant lesquels on voudrait en finir avec tout et pour en finir il n'y a que deux moyens : Mourir ou aimer.

Oh! If you knew how weary I am of this life of sadness, vexations, collapse!

Oh ! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse, de contrariétés, d'écroulement !

When everything grimaces, everything flees, everything mocks...

Quand tout grimace, tout fuit, tout se moque...