Deník Marie Bashkirtseff

Il y a des gens voués à la guigne et il n'y a rien à faire. Direz-vous que je n'en suis pas ?
Je dois vous dire que ayant fini de peindre à quatre heures je n'ai cessé de lire "Le Nabab", roman d'Alphonse Daudet. C'est très intéressant et ce type de Nabab ressemblerait à quelqu'un d'autre si on l'affinait et l'anoblissait. Je sais bien que la ressemblance n'est pas flatteuse aussi il faut, je le dis, affiner, anoblir, spiritualiser. Ce n'est pas que l'on soit idéal, extra-fin et noblissime... c'est-à-dire je ne sais au juste... je ne me fie pas à mon jugement, lorsque l'on est idéal je crois que je prends de la fadaise pour de la distinction et quand on me semble énergique et extraordinaire je crains que ce ne soit de la rusticité, du commun, du bourgeois. Heureux, heureux, heureux, celui qui sait dire comme il pense. Lisez Balzac, chacun a senti comme lui mais qui a su l'écrire ?
Une grosse voix douce et chaude, des yeux de velours, voilés et brûlants. Un sourire d'une bonté merveilleuse. Et puis quand il est près de sa mère cette façon de "jeter par terre ses pieds et son grand corps avec une câlinerie de gestes et de paroles vraiment touchantes". Voilà ce qu'on raconte du Nabab, c'est ce que j'aurais pû dire... ! Non, vrai si je devais me gêner avec mon journal pour dire toutes les fantaisies qui me passent par la tête, ce serait trop ridicule !
Ainsi écoutez quand aux fantaisies, voyez le bonhomme Joyeuse dans "Le Nabab" vous avez sans doute compris que c'est tout à fait moi pour l'imagination. Je désire que les misérables qui publieront ce livre intercalent ici les pages 87 et 88 du Nabab.
Ils verront comment M. Joyeuse prend l'omnibus et a en face de lui un homme, et il s'imagine que cet homme veut embrasser sa fille, alors il l'assassine et va le déclarer au commissaire de police après quoi il revient à la réalité.
^2^ Voulez-vous un autre trait de cette imagination prodigieuse ?.. Il pleut, il gèle; un temps de loup. M. Joyeuse a pris l'omnibus pour aller à son bureau. Comme il est assis en face d'une espèce de colosse, tète brutale, biceps formidables, M. Joyeuse, tout petit, tout chétif, sa serviette sur les genoux, rentre ses jambes pour laisser la place aux énormes piles qui soutiennent le buste monumental de son voisin. Dans le train du véhicule, de la pluie sur les vitres, M. Joyeuse se prend à songer. Et tout à coup le colosse de visà-vis, qui a une bonne figure en somme, est très surpris de voir ce petit homme changer de couleur, le regarder en grinçant des dents, avec des yeux féroces, des yeux d'assassin. Oui d'assassin véritable, car en ce moment M. Joyeuse fait un rêve terrible... Une de ses filles est assise là, en face de lui, à côté de cette brute géante, et le misérable lui prend la taille sous son mantelet.
"Retirez votre main, Monsieur..." a déjà dit deux fois M. Joyeuse... L'autre n'a fait que ricaner... Maintenant il veut embrasser Elise...
"Ah I bandit !..'
Trop faible pour défendre sa fille, M. Joyeuse, écumant de rage, cherche son couteau dans sa poche, frappe l'insolent en pleine poitrine, et s'en va la tête droite , fort de son droit de père outragé, faire sa déclaration au premier bureau de police.
"Je viens de tuer un homme dans un omnibus !..'
Au son de sa propre voix prononçant bien, en effet, ces paroles sinistres, mais non pas dans le bureau de police, le malheureux se réveille, devine à l'effarement des voyageurs qu' il a dû parler tout haut et profite bien de l'appel du conducteur : Saint-Philippe... Panthéon ... Bastille.." pour descendre tout confus, au milieu d'une stupéfaction générale.
[Mots noircis : Tout en allant à son] bureau il inventait mille aventures extraordinaires... comme moi il suffit d'un mot pour que je m'imagine tout un roman, dix romans, vingt romans et tout cela en quelques minutes. Il y en a pourtant qui durent des semaines. "Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une singulière physionomie, fievreuse, ravagée, contrastant avec son enveloppe., etc. Il vivait tant d'existences passionnées en un jour... La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés chez qui une destinée trop restreinte comprime des forces inemployées, des facultés
héroïques. Le rêve est la soupape où tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur de fournaise et des images flottantes aussitôt dissipées".
Et puis il y a Félicia Ruÿs qui a beaucoup de moi, l'attentat du docteur qui la dégoûte tout d'un coup de tout, j'ai vu des choses dans ce genre.
Ce livre, puis les rêves, un tas de choses qui font que je ne sais laquelle je dois dire... sinon, tenez, en ce moment j'aurais besoin de deux hommes très amoureux de moi. Alors je me permettrais de m'occuper d'un troisième et cela m'amuserait un peu. Folle idée.
Je suis Dieu merci dégoûtée de ces amusements qui m'ont rapporté des ennuis sans que cela en vaille la peine.
Je voudrais aimer quelqu'un, sérieusement, tout à fait.Mais pour me le permettre il faudrait qu'il y eu eût au moins deux que j'aurais dédaignés... vous comprenez alors le troisième pourrait ne pas m'aimer du tout.
Quelle folie... mon Dieu ce sont ces longues soirées terriblemnt ennuyeuses, cet intérieur tracassier, ce livre enfin, des ressemblances, des analogies, des fantaisies, qui amènent des moments de lassitude pendant lesquels on voudrait en finir avec tout et pour en finir il n'y a que deux moyens : Mourir ou aimer.
Oh ! si vous saviez comme je suis fatiguée de cette vie de tristesse, de contrariétés, d'écroulement !
Quand tout grimace, tout fuit, tout se moque...