Il me semble que j'ai rêvé tout cela.
Je recommence à me détester et à croire qu'on nous prend pour un tas d'aventurières.
Lorsque je ne parle pas d'un homme c'est que je n'y pense plus. C'est pour vous dire de ne pas vous imaginer ayant lu ce que je disais du Surprenant et de Pietro, que cela dure encore. Quand cela vient je le dis.
Larderei ne s'attendait pas à me voir à la gare et il avait mes violettes fanées dans sa boutonnière. C'est une surprise agréable, pour moi.
J'ai prédit à Antonelli dans les premiers temps et après qu'il allait mourir dans un an et deux mois. Le délai expire .... Je n'en suis pas fâchée.
Je me suis levée à deux heures de l'après-midi pour me traîner de chaise en fauteuil jusqu'au soir.
Et le soir au lieu d'aller voir les cavalcades, illuminations, feux, musiques, je parle de Larderei en écoutant une sérénade.
Rosalie vient raconter que le cocher a reçu une dépêche, que M. le comte est à Florence, un tas de choses par rapport aux chevaux. Et surtout... Ah ! cela fait vraiment plaisir, sachez-donc que depuis le premier soir de notre arrivée il savait que nous étions ses voisines, et la preuve c'est qu'il passait des heures à genoux, l'œil collé à la serrure, et lorsqu'il fallait faire sa toilette il mettait là son cocher.
- Charles, regardez et dites ce qu'on fait.
Charles racontait ces scènes à Rosalie avec gestes et Rosalie m'en vient faire la répétition.
- Et le cocher me dit : Oh ! Monsieur il était comme fou, il rentrait, il jetait son chapeau et il allait là tomber à genoux, comme ça et puis il disait que cette demoiselle est si jolie et puis enfin, et vous savez Mademoiselle, il dit :
- Qui ?
- Monsieur le comte, donc, il dit qu'il voudrait vous épouser, il a dit que le cocher m'épouserait moi et... qu'il en ferait son intendant et ils ont parlé d'argent, et alors naturellement j'ai dit un tas de choses.. Et puis le cocher a dit que Le comte pour faire savoir qu'il est là criait: donnez-moi ça ou ça quand il n'avait besoin de rien, et qu'il était toujours à genoux devant la porte, et puis il a dit qu'il ne restera pas longtemps, qu'il va revenir a Naples parce qu'il est tout comme ça.
Je me faisais répéter vingt fois la même chose. La fille riait parce qu'il parait que le cocher racontait cela d'une façon si amusante.
- Oh ! écoutez-donc Mademoiselle criait Rosalie, depuis l'premier soir quand nous sommes arrivés.
Alors c'est lui qui a commencé !
- Et puis, continuait Rosalie, quand le soir du bal masqué vous avez mis le rideau, il était là comme ça furieux, encore un peu il demandait qu'on l'enlève ce rideau. Mais Mademoiselle, j'ai ri, car j'ai pensé à vous qui regardiez aussi, seulement vous avez commencé et il n'y a pas longtemps, avant vous ne saviez pas qu'il était là.
Vous comprenez que j'en ai assez pour avoir de quoi parler jusqu'à onze heures.
Il y a deux choses que je n'oublierai jamais, c'est le costume d'Apollon du Belvédère et l'hésitation adorable devant le wagon.
J'étais là au milieu du compartiment ne sachant s'il y avait deux places ou trois, un pied levé pour monter, un paletot sur le bras et des yeux si sérieux et si sincèrement interrogateurs que j'ai peut être à dessein prolongé cette douce perplexité. Cette entente tacite me plaisait, un mot aurait déchiré le voile et le charme serait rompu.
Je suis souple, prévenante envers les miens, je suis gaie et nous parlons de Larderei et c'est comme un enchantement léger et aimable.
Maman étant couchée nous allons avec Pelikan au Skating-rink de Naples, organisé comme à Rome dans une sorte de manège. Il y régnait une animation vraiment napolitaine, les lazzaroni comme il faut sont aussi bruyants que ceux de la rue et les talents que possèdent ces aimables Masaniello s'exercent en société, par des amateurs avec une adresse merveilleuse. Ainsi à vos yeux un signor a détaché le sabre d'un officier en un clin d'œil et l'officier dût le payer d'une bouteille de champagne. Après avoir volé le sabre on s'est escamoté des verres de champagne. On commençait à s'occuper beaucoup de nous lorsque Pelikan eut envie de partir, nous avons fait toute la Chiaja à pied, Pelikan s'appuyant à mon bras.
On ne comprendra pas ma fièvre ce soir, si je ne dis ce que j'ai appris par le domestique de Pelikan. *Nosè, lequel Nosè* est depuis le premier soir l'ami de Charles qui le mène au café, donc j'ai appris ce soir que Larderei n'est plus interdit depuis quatre mois, que son père est mort il y a quatre ans, que l'année passée il était ici au carnaval avec sa coquine à laquelle il a fait remporter les premiers prix de mascarades et de costumes par l'argent qu'il a dépensé à la faire plus élégante que des femmes de ses amis. Que sa coquine est la Righi, chanteuse de Milan, qu'il la tient encore (le misérable !!) seule dans une villa à lui près de Florence et qu'elle a une fille de lui.
Je m'arrête haletante.
Mais qu'il est stenco di tenerla, et enfin une foule de choses sur moi qui me ravissent. Son cocher est son custode dit Mose et il lui raconte tout; il lui dit donc qu'il m'avait vue avant, que je lui plaisais beaucoup etc. etc. Mose est trop stupide pour inventer. Un jour, dit-il, il a voulu aller à la table d'hôte et il en a parlé à son cocher ma ha avuto vergna. Ceci met le comble à mon extase. Il n'a pas osé... Je l'adore.
Ecoutez, je prenais Larderei pour un chenapan vulgaire, mais depuis que j'ai appris la façon grandiose avec laquelle il fait un dévergondage, je l'honore et l'estime.
Seulement pourquoi mentir ! "Nous nous sommes lâchés !" voilà un mensonge puisqu'il la tient encore ! Et il est père de famille ! Une fille ! Ah ! Seigneur.
Ah ! mais, Ah ! mais.
Je me promène par la chambre dans le plus grand désordre, car jusqu'à présent mon amour pour Larderei est une pose devant les miens.
La sérénade habituelle arrive et je me précipite sur le balcon, m'enveloppe dans une fourrure et malgré cela ai froid jusqu'à claquer des dents.
Et dire qu'il y a peut-être dix jours à l'attendre. Si je savais qu'il ne vient pas je le suivrais. Et s'il n'y avait pas eu de voyage à Cancello je serais partie pour Florence sans plus de façons que ça ! Vous ne me connaissez pas, vous !
Si je n'entreprends rien quant à Antonelli c'est qu'il me fait honte et pitié et que j'ai la conviction, peut-être fausse, qu'il ne comprend pas bien le sens ni des démarches, ni des paroles, ni la valeur d'aucune action, de rien.
Au moins quand on parle à Larderei on voit qu'il comprend ce qu'on lui dit.
Ah ! que je suis donc ravie d'apprendre qu'il s'est livré avant moi à tous les manèges auxquels je me suis livrée !
Vous savez que Bihovetz m'a prédit un monsieur qui serait horriblement gêné par une petite fille...
Ah ! que c'est long, que c'est long, que c'est long, dix jours !
Une fille fi ! Et moi qui en rapporte chaque soir de la table d'hôte une figue, un pruneau, un raisin et un biscuit. Objets que je collectionne pour les lui offrir quand il y en aura beaucoup. Bah ! Il les donnera à sa fille. Je collectionne pour la fille de la Righi, de "La Traviata". J'adore Larderei ou du moins je suis prête à faire des folies pour lui.
Le cocher de Larderei n'est pas encore parti et je lui envoie à chaque instant Rosalie pour avoir des nouvelles.
Pelikan est parti hier au soir. Pauvre, bon vieillard.
Je continue à me haïr.
J'ai patiné parmi tous nos cavaliers du veglione, le prince Ruffo a un sourire irrésistiblement comique et fin. Le jeune homme suave était là, ayant perdu beaucoup de sa suavité en patinant.
Seulement il me semblait que l'on me regardait avec mépris. Personne ne me connaît. Cette imagination est atroce.
Je ne me suis jamais occupée d'un homme avec une fille, la nouveauté de la chose et cette idée que Larderei, un enfant lui-même, a un... enfant, cela m'amuse immensément.
Je suis dans une agitation très grande... je ne me repose que lorsque Rosalie vient me dire qu'elle... n'a rien appris de nouveau.
Il me semble que je serais plus heureuse si je savais que Larderei est un plobster parfait, je m'en occuperais avec plus de., plaisir car... cela vaudrait la peine de se tourmenter. Je suis toujours vexée quand l'objet est indigne.
Ne vous dissimulez rien, c'est bel et bien moi qui lui fais la cour.
Je n'ai pas un moment de calme, si j'allais *aimer ?* Pour savoir ce que c'est... ce serait amusant.
Dina me chicane sur cette petite fille et chaque fois que j'entends sa fille, lui son père, cela me fait l'effet le plus singulier.
Si j'étais moins à plaindre je ne parlerais pas de cet homme, car il n'est pas, je le crains, ce qu'il faudrait et puis qui me dit...
Bonsoir.
Je ne sais où me mettre, c'est pour cela que nous allons ce matin à neuf heures visiter Castellamare, Sejano, Vico, Sorrento etc. Ce qui est de la beauté de la nature, elle a fait sur moi une impression flatteuse, je ne dis pas davantage car je n'ai pas été frappée, peut-être même parce que... tout... l'ensemble est si merveilleux qu'aucune partie ne se jette aux yeux. La mer était bleue et calme et le soleil resplendissait: de Castellamare à Sorrento nous avons à peine parlé entre nous, seulement je souriais de temps en temps. Il faisait très beau, des lazzaroni à moitié nus partout, des oliviers, un air divin, une petite brise qui rosissait les joues, ça et là des fleurs, au milieu d'une verdure éclatante tranchant sur le bleu de l'eau; des rochers bordant le chemin qui semblent droits comme des murs et pourtant dans *une sorte* de crevasse ou plutôt sur une sorte d'aspérité, une chèvre endormie.
Nous avons fait une promenade à pied dans Sorrento, j'ai acheté quelques objets en bois, toujours poursuivie par des tableaux de famille.
En remontant en voiture Dina m'a fait signe de regarder à droite... un vieillard soutenait un bébé qui essayait de marcher... Les enfants me causent comme une honte.
Au retour, encore plus nulle la conversation, tout autour les mêmes splendeurs, mais au même endroit que la chèvre, au lieu de la chèvre, un homme également endormi.
M. Nasimoff, consul, est venu pour la deuxième fois.
J'ai dîné seule avec accompagnements de Larderei par Rosalie. Je m'encanaille hélas !
Il aurait mieux valu ne pas le rencontrer, il m'a laissé entrevoir.... un horizon tout bleu et je m'ennuie doublement.
Je me suis hébétée par des patiences, je n'en ferai plus.
Non, écoutez, tout ce que vous voulez, mais imaginer que Larderei ait... un enfant. Je... je ne sais pas, mais ça me fait l'effet le plus singulier du monde.
Je me suis levée de bonne heure et nous sommes allées voir la grotte du Pausilippe, voilà qui me plaît, puis le tombeau de Virgile. Arrivons au fait ! Je suis chagrinée, le cocher de Larderei part demain, donc il ne reviendra pas avant quinze jours comme il l'a dit, s'il revient toutefois. Le retard que mettait ce satané Charles... me semblait un indice de prompt retour... Ici j'ai été interrompue par Altamura, cet excellent garçon a été blessé de notre air le jour du balcon mais vraiment c'est un gentil chien... fi ! comme je m'exprime.
[Ah ! Didon, Ah ! Enée, Ah ! Larderei.]
J'ai patiné et je me suis amusée, il y avait celui que nous prenons pour le prince Ruffo et l'officier qui a été reconduire Larderei un superbe garçon, et Merisano le singe de l'année passée et le jeune homme suave et beaucoup d'autres, j'étais en blanc, deux tresses sur le dos comme Marguerite et un bonnet de velours noir. Que voulez-vous, il est bien naturel qu'on s'intéresse un peu à nous, nous sommes toutes neuves.
Le départ du cocher me cause comme des secousses de désappointement, là j'entreprends une enquête avec Rosalie, je lui fais répéter comment Larderei rentrait de bonne heure et le matin sautait à bas de son lit pour regarder dans la serrure, puis la pantomime avec Charles qui lui faisait signe de venir quand il apercevait quelqu'un; comment Larderei basculait le cocher et puis se prenait la tête dans les mains et bondissait dans la chambre s'écriait: Ah ! Bon Dieu, bon Dieu ! Ce geste et ces paroles lui sont particulières, en approchant de Cancello il s'est pris la tête dans les mains en criant, Bon Dieu, bon Dieu voici Cancello !
Voilà quelque chose qui est soigneusement ramassé.
Le cocher prend toute sorte d'informations sur mon compte, si j'aime les chevaux, si j'ai bon caractère et encore et encore et enfin satisfait il déclare que je suis la femme qu'il faut à son maître. Alors le cocher et la femme de chambre arrangent le mariage. Mais ce n'est pas de cela qu'il est question, il s'agit du départ ou de l'arrivée. Charles ne part plus, il a reçu des ordres du Palais où l'appelle le comte de Mirafiori pour des chevaux à Larderei, d'ailleurs c'est chaque instant autre chose... Ah ! et ne puis-je donc pas me tenir à ce qu'a dit ce Bijou-bouzouk lui-même !
Je ne veux entendre aucun changement, cela me tourmente trop. Si au moins c'était de l'amour
Je suis toquée de ce Larderei, à entendre Rosalie il l'est de même. Rosalie me l'a raconté avant de voir combien j'étais intéressé et elle me l'a même dit comme une chose indifférente mais extraordinaire.
- C'est un fou, disait encore ce soir Altamura, quelquefois il jette cent mille francs, d'autres fois pour deux sous *il fait une question.*
Vous savez, l'cocher me cherche un cheval de selle à louer, par l'intermédiaire de la précieuse Rosalie. Sans cette fille je ne saurais que faire.
Je voudrais bien savoir combien il durera cette année, malgré moi je m'avance dans ces idées amoureuses et puis, s'il ne m'y suivait pas, ce serait un désappointement.
Je l'ai vu juste assez pour être irritée et un peu folle.
Si je m'écoutais je passerais des heures à transcrire les moindres choses du cocher, de la femme de chambre, des chevaux, de la comtesse de Mirafiore qui est partie aujourd'hui pour Florence et que Bijou-bouzouk viendra recevoir à Rome et reconduire à Florence enfin.
Vrai, j'ai quelque chose pour lui... Audiffret est venu avec une lenteur effroyable, Antonelli est venu par suite de l'influence communicative de l'Amour sur moi, quant à ce père de famille eh ! bien il est venu comme un "coup de foudre". C'est le plus *vrai* des trois mais au portrait que j'en fais vous vous apercevez bien, n'est-ce pas, que ce n'est pas encore l'idéal ou celui que j'estimerai tel.
O ennui, que n'engendre-tu point !
Demain il y aura huit jours que Bijou-bouzouk est parti.
Il fait un temps lourd entremêlé de pluie, nous ne faisons qu'entrer avec Altamura et voir le dîner des pauvres au milieu de la place où est le Festival...
Nous avons déménagé à l'entresol où nous sommes plus à l'aise d'ailleurs, le premier et le second sont retenus pour le prince Charles de Prusse qui arrive demain ou après-demain.
Au Skating même assemblée qu'hier, personne ne nous connaît, c'est assez intéressant. Celui qui patine et qui fait des gestes si comiques pour nous amuser tous, est le comte de Mirafiore, beau-frère de Larderei. J'ai rougi de plaisir en apprenant que c'est quelqu'un qui touche Alexandre de Macédoine.
En haut, le plafond; des quatre côtés des murs, une lampe à abat-jour qui donne à la chambre un air malade, et puis maman et Dina et le silence
Imaginez-vous cette vie, ce supplice de Tantale: je sors je vois du monde et je n'atteins à rien II! Pas une âme vivante, pas une parole de mes semblables ! La solitude rendue plus insupportable encore par une heure ou deux passées dans la rue. Enfin pour tout dire je reste couchée. Moi, couchée le jour et le soir sans dormir !
- Quelle tristesse ! m'écriai-je pour la vingtième fois, et voilà comment se passent les plus belles années de ma vie !
- Oh ! oui tristement, dit maman.
C'est la première fois qu'elle ne me dit pas que nous vivons très gaiement et comme tout le monde; je le lui fais observer en ajoutant que si elle avait toujours parlé ainsi nous n'aurions jamais eu de scènes. Et devant cette soumission et cette inutilité de plus longs discours qui m'auraient peut-être soutenue en me rendant impertinente, je sens toute ma vie qui s'en va et je pleure sans qu'on s'en doute.
Je me suis attachée à Larderei comme le naufragé s'accroche à un brin de paille; je m'en suis occupée en détail et comme ce soir j'ai étudié les ramages du canapé sur lequel j'étais couchée, par ennui, par tristesse, par désolation.
C'est pour cela que je ne sais pas moi-même ce que je pense. Si j'étais comme les autres les *affections* tiendraient dans ma vie leur place habituelle, mais je suis malheureuse, je suis comme ce prisonnier qui s'attache à une araignée comme à une créature humaine, la moindre folie me réjouit à l'excès et me plonge ensuite dans la douleur. Le cocher de Larderei est parti. Voilà un chagrin.
Mais Larderei a dit qu'il reviendrait dans douze ou quinze jours. Je ne lui suis rien, il m'est peu de chose, mais pour le moment il m'était tout. Il s'est amusé de moi comme je me suis amusée de lui, seulement pour lui j'étais ce qu'un spectacle est pour celui qui y va tous les jours, tandis que moi je suis la provinciale qui, une fois par an, va à l'Opera avec des rubans roses à son chapeau et qui en parle jusqu'au jour où elle y retournera de nouveau l'année prochaine.
Je ne veux pas aller à Paris, ce serait pourtant une fin, mais j'attends Larderei, il me plaît ainsi. Pourquoi l'attendre ? Je ne sais, c'est un caprice... j'attendrai. Et mon orgueil me dit : c'est misérable, s'il avait voulu il serait resté, pourquoi s'attacher aux gens au lieu d'attendre qu'ils s'attachent à vous ? Et je réponds à mon orgueil: je suis de votre avis, mais je n'ai jamais prétendu à ce que Larderei fût fou de moi et, une fois cette vérité établie, ma fierté n'a rien à faire là dedans et je n'en ai à personne. Je suis tout simplement ma fantaisie, je ne m'attends à rien, aussi vous pouvez rester tranquille et ne pas vous inquiéter des suites. Et ce dialogue terminé, je vous dirai ce qui l'a provoqué, c'est mon caractère qui a dit ceci : Voyez-vous, moi je ne comprends pas tout cela ! Je ferais tout à la fois, moi. Aimer ? Alors aimer tout à fait, ne s'arrêter devant rien, ne rien voir que son amour. Partout les extrêmes, la rapidité, la violence.
Selon moi... je l'interromps car il allait dire ce que Larderei aurait dû faire, il allait dire une pauvreté, puisque Larderei n'a rien dit, n'a rien promis, n'a rien fait croire, il a fait comme il a voulu et il n'y a ps de reproches à lui faire. Comprenez-donc que c'est moi... qui., et non pas lui ?
Nous comprenons, mais comme vous vous êtes imaginé Mademoiselle, que cet homme allait vous aimer...
Oui, je me le suis imaginé, c'est pour cela que j'ai laissé parler les personnages que vous venez d'entendre et surtout le dernier qui a déclaré que si amour il y avait, il ne le comprenait que d'une manière.
On a prononcé le nom d'Antonelli, cela m'a fait l'effet d'une sale misère, comme tout ce qui s'y rattache, cardinaux et pape compris.
J'ai monté à cheval ce matin avec Altamura. Cet homme me semble un escroc et pourtant je sais le contraire. Il a toujours l'air de faire des cabrioles, de piquer des têtes, de se plier en quatre, il bégaie un peu et dit *eou* au lieu d'I, ce qui le fait crier pour la plupart du temps, ouvrir la bouche et comme retomber sur lui-même en extase. Il est riche, il a des chevaux fort beaux comme ceux de ce matin, un groom; sans être un grand seigneur, il connaît presque toute la ville, je l'ai vu parler avec les meilleurs messieurs et malgré ces témoignages de mes yeux et de mes oreilles il me semble que tout cela est arrangé, que les chevaux sont en carton, ses amis, des gens qu'il paye à l'heure pour le saluer, sa maison, un décor de théâtre.
C'est comme je ne puis m'imaginer autrement le comte de Mirafiore que racontant une blague avec ses gros yeux en dehors et, en ce moment même, vous volant votre mouchoir de poche. Ce fils de roi est impayable, il doit être l'homme le plus amusant de la terre, c'est ce que m'a dit d'ailleurs le professeur.
Et il est beau aussi, parfaitement bien fait, grand. Ce soir il n'y avait presque que lui et moi, chacun avec professeur; je suis rentrée dîner extenuée, je crois bien après soixante kilomètres de course.
Si j'ai pris du plaisir à cheval ou au skating, mon tourment n'a rien perdu, car j'ai vu défiler devant ma fenêtre toutes les voitures de Naples et je n'ai pas osé me montrer dans la rue. C'est comme une maladie, je me sens comme si j'avais volé quelque chose... surtout après Rome où nous avons si publiquement échoué à l'ambassade et partout, et puis ce bal masqué où j'ai reçu une claque sur la main, j'étais avec le prince Mechtchersky; il est arrivé ce matin, sans me vouloir du mal il parlera comme je le mérite, comme de demoiselles qui sont allées à la mascarade... je ne sais si c'est vraiment mal mais je vous dis que je suis dans un tel état que je voudrais mourir.
S'il n'y avait pas eu Rome, on serait tout simplement des voyageurs... mais à présent, cet isolement, cet air équivoque, et cette stupide statue blanche dont tout le monde s'occupe, moi !
Ah ! si n'était Larderei je serais déjà à Paris, là j'ai des appuis, mais...
On m'a raconté aujourd'hui qu'une riche héritière était éprise de Larderei... J'en ai eu les mains glacées jusqu'au Skating.
Mais cette vie me coupe tous les chemins !
Ah ! Seigneur Dieu du ciel, est-il possible d'être ce que je suis pour rien où pour qu'on me regarde et se détourne..
Si j'étais une criminelle ça aurait un certain piquant, mais je suis "une demoiselle qui voyage avec sa famille, c'est bien dommage, mais ils n'ont pas réussi."
Ah ! Enfer des quatre cents diables !
Ma position permet de dire tout ce qu'on veut et surtout ne rien dire, passer sous silence comme des gens qui ne sont ni ça, ni ça après avoir passé en revue les avantages personnels de la stupide figure blanche qui apparaît partout et fait tout !
Tout l'univers me dégoûte, Nice, Paris et même Rome, tout le monde enfin me fait l'effet de Bruschetti, Angelini... fi quelle horreur ! Et tous les autres de même, Antonelli pire que tous les autres. Je n'aime que ceux que je vois ici.
Ouf!
Je voulais ne rien ajouter à cette exclamation mais Merisano et l'officier sont restés appuyés à la grille en face de nos fenêtres pendant plus de deux heures, et il faut que je le dise. Il avait un air trop drôle.
Misérable, abattue, morte que j'étais je me suis mise à rire. L'officier avait l'air de l'admonester et le petit singe sautait et revenait sans cesse à la même place.
Aujourd'hui j'ai comme honte de tout, de Spa, de Rome, de Naples. Je m'imagine de telles choses, que c'est à en devenir folle. Maman malade ne fait qu'augmenter ces terreurs et ces hontes mystérieuses... une parole énergique et encourageante retournerait mes esprits mais il n'y a personne pour me la dire.
Ma voix perdue, mon piano abandonné, ma peinture arrêtée, toute ma vie comme emprisonnée dans un corset comme celui de Dina qui interrompt la circulation et fait pis que mourir !
Encore un mois, il faut rayer cette année de mon existence.
Ne pleurons pas trop, puisque nous pouvons partir à l'instant. Mais j'attends... comme; oui, mais ce n'est pas une raison pour accepter calmement une pareille vie I!
Ah ! tenez encore une fois ! Vous ne vous en ferez jamais une idée !
Il pleut, le soleil se montre pour éclairer l'arrivée du prince de Prusse; comme nous nous étonnions Dina et moi de ne pas voir le comte de Doenhoff, il nous salua de son balcon qui est au-dessus du nôtre. Je lui fis signe de venir et le reçus presque en sautant de joie. Il me dit les choses les plus aimables et d'un air convaincu; c'est vrai j'ai embelli et c'est tout naturel à mon âge.
Un peu plus tard est venu Altamura et comme d'habitude je ne lui ai parlé que de mon amour pour Larderei.
Le soir nous avons encore eu Doenhoff, que maman a reçu dans son lit, tandis qu'Altamura entrait au salon et restait avec Dina; naturellement je préférai Doenhoff. On a causé un peu de tout, beaucoup de moi qu'on trouve très à son goût.
Le paisible et gras Prussien se retire à dix heures; le saccadé Altamura reste jusqu'à onze. Une heure presque entièrement passée en enfantillages sur Larderei.
- Mo-o-onsieur Altamura !
- Ma-a-a-a-demoiseolà Maouie ! (avec des contorsions).
- Donnez-moi des nouvelles de Larderei.
- De Larderei ?
- Poua vous serouiar !
- Télégraphiez-lui qu'il se trouve un ange prêt à payer ses dettes.
- Absoouiment !
et puis
- M... onsieur Altamura !
- Ma-a-a-a-a-demoiseoù Maouie !
- Combien a-t-il de dettes ?
- Est-ce cinq cent mille francs ?