## Dimanche 12 novembre 1876 (31 octobre)
## Lundi 13 novembre 1876 (1er novembre)
## Mardi 14 novembre 1876 (2 novembre)
## Mercredi 15 novembre 1876 (3 novembre)
Dimanche dernier je fus réveillée par les enfants de Nadine qu'on amena pendant la nuit de Tchernakovka.
Je déjeunai avec les miens, après quoi mon père vint leur faire une visite et envoya deux bonbonnières aux enfants.
Voilà deux jours de suite que Poltava me voit et bien que je sois en costume de voyage, c'est-à-dire robe de drap gris et bonnet de velours noir, on se met aux fenêtres quand je passe, et je leur semble une curiosité...
La société du Coeur d'Argent vient d'être augmentée de deux membres: Marie Yégorovna Babanine (Lola) et Madegeda Kondratievna Babanine (Nadine).
Enfin c'est dimanche soir que je suis partie avec mon père, après avoir vu pendant mes derniers deux jours de Russie le prince Michel, Gedanoff, etc.
A la gare il n'y eut que ma famille avec moi, mais beaucoup d'inconnus qui regardaient notre "bataclan" avec une grande curiosité.
Le voyage seul jusqu'à Vienne me coûte près de cinq cents roubles.
J'ai payé pour tout moi-même. Les chevaux partent avec nous sous l'escorte de Chocolat et de Kousma valet de chambre de mon père. J'allais prendre Victor mais Kousma dévoré du désir de voyages vint supplier à la manière russe de le prendre; comme cela m'était indifférent je consentis. Chocolat surveillera car Kousma est une manière de lunatique qui peut très facilement s'oublier un jour à compter les étoiles au point de se laisser enlever les chevaux et même son habit. En épousant une fille qu'il aimait depuis longtemps et après la cérémonie il s'enfuit au jardin et resta plus de deux heures couché sur l'herbe à pleurer et à se conduire comme un fou, il l'est un peu, je crois, et son air effaré et chancelant le rend un être très remarquable comme imbécilité.
Mon père rageait toujours, quant à moi je me promenais par la gare comme chez moi sous les yeux de la canaille la plus parfumée de Poltava, ici on vient passer son temps au restaurant de la gare.
Pacha se tient éloigné de moi et il fait bien. La veille, pendant que mon père était au Club, au lieu de me coucher je passai dans sa chambre et j'y suis restée jusqu'à trois heures du matin en compagnie de l'homme vert, à me plaindre contre "l'homme que vous savez, Pacha" et à lui lire les passages les plus touchants de ce Journal.
Au dernier moment on s'aperçut qu'un paquet manquait, il s'éleva comme une tempête, et on se mit à courir de tous côtés, Amalia se justifiait, je lui reprochais de mal servir. Le public écoutait et s'amusait, ce que voyant je redoublai d'éloquence dans la langue de Dante. Ça m'amusait surtout parce que le train nous attendait. Voilà ce qu'il y a de bon dans ce fichu-pays; on y règne.
Alexandre, Paul et Pacha entrèrent dans le coupé, mais la troisième sonnette annonçait le départ, on se poussait autour de moi.
— Paul, Paul, criait l'homme vert, laisse-moi donc dire adieu au moins !
On n'attendait que le sifflet, il ne tarda pas.
— Eh bien ? fis-je.
Le train s'ébranla lentement et Pacha commença à parler fort vite mais ne sachant pas ce qu'il disait.
— Au revoir, au revoir, sautez-donc !
Et il sauta sur la plate-forme après m'avoir baisé une dernière fois la main. Baiser de chien, fidèle et respectueux.
— Eh bien eh bien ! criait mon père de l'intérieur du coupé car nous étions dans le corridor du wagon.
Je vins auprès de lui, mais si affligée de la douleur dont j'étais la cause que je me couchai aussitôt et fermai les yeux pour songer à mon aise.
Pauvre Pacha, cher et noble enfant, si je regrette quelque chose en Russie c'est ce cœur d'or, ce caractère loyal, cet esprit droit.
Suis-je vraiment affligée ?... Oui, s'il était possible d'être insensible au juste orgueil d'avoir un pareil... ami. Ses rougeurs, son trouble me charmaient et plus il se troublait plus je l'assiégeais. C'est mal ? Et pourquoi. S'il ne m'avait pas trouvée à son goût, mes batteries n'auraient pas eu le moindre succès. Ainsi... c'en est assez. Honneur et respect envers un homme dont le souvenir restera toujours agréablement gravé dans mon esprit.