Friday, 22 September 1876 (10 September) — Rural Suffocation and Roman Dreams
# Vendredi, 22 septembre 1876 (10 septembre) - Rural Suffocation and Roman Dreams
Décidément j'en ai assez. La campagne m'étouffe, m'engourdit, m'hébéte. Je le dis à mon père et comme je parlai d'épouser un roi il commença à me démontrer que c'était presque impossible à cause de l'affreuse réputation de ma famille. Il disait vrai mais je ne donnai pas mon assentiment; soi-même on peut dire certaines choses mais on ne peut pas les entendre dire par d'autres. Je lui répondis que tout cela n'était que des inventions de Mme Tutcheff. Je ne la ménage pas cette bonne tante, et comme je ne fais qu'appuyer sur l'influence qu'elle exerce sur mon père, il tache..., homme faible et orgueilleux, de prouver qu'elle ne le domine pas et s'en défend sans cesse. Cela m'est on ne peut plus agréable. J'ai employé le vrai moyen pour *ébranler* l'influence [que] peut avoir cette charmante créature.
Et ce moyen est bon pour tous.
A Rome, le Pincio qui s'élève comme une île au dessus de la campagne coupée par des aqueducs, la Porte du Peuple, l'Obélis-que, les églises du cardinal Garobaldus qui sont à chaque côté de l'entrée du Corso, le Corso, le Palais de la République de Venise puis ces rues sombres et étroites, ces palais noircis par les siècles, les ruines d'un petit temple à Minerve et enfin le Colisée. Il me semble voir tout cela... Je ferme les yeux et je traverse la ville, je visite les ruines, je vois...
Je suis le contraire de ceux qui disent: loin des yeux, loin du coeur... A peine loin de mes yeux l'objet acquiert une valeur double, je le détaille, je l'admire, je l'aime.
[Mots noircis: J'ai beaucoup voyagé,] j'ai vu bien des pays, bien des villes, mais deux seulement ont excité au plus haut point mon enthousiasme. La première c'est Baden-Baden ou j'ai passé deux étés il y a six ans, je me souviens encore de ce délicieux jardin... la seconde c'est Rome. Rome c'est une impression bien différente mais plus forte si c'est possible. [Rayé: Rome est une de ces villes]
il en est de Rome comme de certaines personnes qu'on n'aime pas d'abord, mais pour lesquelles le sentiment s'augmente comme se bâtit une maison lentement, peu à peu. C'est ce qui rend ces affections-là solides et leur donne une grande douceur sans en chasser pour cela la passion.
[Huit lignes cancellées: A peu près identique au paragrape ci-dessus]
J'aime Rome, rien que Rome. Il y eut l'hiver dernier un élan d'amour pour Nice à cause d'Audiffret, mais Nice est charmante... c'est tout. Ici je n'aime que Rome. Rome "vous empoigne" comme a dit Laurenti en parlant de ma voix, vous entortille l'esprit, vous enveloppe dans les haillons dorés de son passé et dans les simarres rouges de son *presque-passé* et dans le drap bleu des soldats du roi Victor ce soldat vulgaire, ce charcutier couronné...
Les cris des Lupercales se confondent avec les chants des chrétiens, l'odeur des parfums païens avec l'encens des papes, les cymbales des prêtres de Jupiter sont couvertes par le tintement des cloches, j'avais envie de parler... de finir par "les sons de l'orgue" mais... mais c'est exécrable *! Je* tourne tout en ridicule.
Et Saint-Pierre, Saint-Pierre lorsqu'un rayon de soleil pénètre par en haut et vient tomber formant des ombres et des [Mot noirci; traînées] lumineuses, aussi régulières que l'architecture *de ce*s colonnes et de ces autels. Ce rayon de soleil qui à l'aide de son ombre seule, crée au milieu de ce temple de marbre un temple de lumière.
Les yeux fermés je me transporte à Rome... et il est nuit et demain il viendra des hippopotames de Poltava... il faut être jolie. Oh ! je le serai... la campaqne m'a fait un bien énorme, jamais je n'ai été aussi transparente et fraîche. [Mots noircis] Rome et je n'irai pas à Rome. Pourquoi ? Parce que je ne le veux pas.
Et si vous saviez ce que cette résolution me coûte vous auriez pitié de moi. Tenez... j'en pleure. Oh ! je vous jure que ce n'est pas Antonelli qui m'arrache des larmes, je ne l'accuse même *plus. C'était la faute de notre positi*on et surtout ma faute.
Et je n'irai pas à Rome jusqu'au carnaval prochain car j'irai au carnaval, sans cela je serais trop misérable... et puis... plus tard quand je serai *fixée* je m'installerai à Rome... J'ai déjà voulu le faire à Londres et à Paris mais c'est qu'alors je n'avais pas connu Rome,.. Vivre à Rome ou mourir.