Diary of Marie Bashkirtseff

# Vendredi, 11 août 1876 (30 juillet) - Samedi, 12 août 1876 (31 juillet 1876)

Everything was ready; Yssayevitch had said his farewell; the Sapogenikoffs were with me at the station — when... oh, tedium! the money ran short. We had miscalculated. I was obliged to wait at Nina's until seven in the evening, so that Étienne could obtain money for me in the city.

Tout était prêt, Yssayevitch m'avait dit adieu, les Sapogenikoff étaient avec moi à la gare, lorsque..., ô ennui ! l'argent vint à manquer. Nous avions mal calculé. J'ai été obligée d'attendre chez Nina jusqu'à sept heures du soir, pour qu'Étienne puisse m'avoir de l'argent en ville.

At seven o'clock I departed — tolerably humiliated by the adventure, but agreeably moved at the moment of departure by the appearance of a dozen Guards officers followed by six soldiers in white with flags. This brilliant young company had come to see off two officers who, with government permission, were leaving for Serbia.1 Serbia is causing a veritable desertion — since the Emperor refuses to declare war, all Russia subscribes and rises in heart for the Serbs. People talk of nothing else; they exalt the truly heroic deaths of a colonel and several Russian officers. One cannot but feel moved by pity for our brothers being quietly slaughtered and cut to pieces by those dreadful savages of Turkey — a nation without genius, without civilisation, without morality, without glory.

A sept heures, je suis partie, passablement humiliée de l'aventure mais agréablement émue au moment du départ par l'apparition d'une douzaine d'officiers de Garde suivis de six soldats en blanc avec des drapeaux. Cette brillante jeunesse venait reconduire deux officiers qui, avec l'autorisation du gouvernement, partent pour la Serbie. La Serbie cause une vraie désertion ; puisque l'Empereur ne veut pas déclarer la guerre, toute la Russie souscrit et se soulève de cœur pour les Serbes. On ne fait qu'en parler, on exalte les morts vraiment héroïques d'un colonel et de plusieurs officiers russes. On ne peut que se sentir émue de pitié pour nos frères qu'on laisse tranquillement égorger et couper par morceaux par ces affreux sauvages de Turquie, par cette nation sans génie, sans civilisation, sans morale, sans gloire.

And to think that I cannot even subscribe!

Et dire que je ne peux même pas souscrire !

An hour before arriving, I put my book aside to take a good look at Moscow — our true capital, the truly Russian city. Petersburg is a German copy — but since it is copied by Russians, it is nevertheless better than Germany. Here, however, everything is Russian: the architecture, the carriages, the houses, the peasant on the edge of the road watching the train go past, the little wooden bridge thrown across a sort of river, the mud on the road — everything is Russian, everything is cordial, simple, devout, loyal.

Une heure avant d'arriver, je mis mon livre de côté pour bien voir Moscou, notre vraie capitale, la ville vraiment russe ; Pétersbourg est une copie allemande, mais comme il est copié par des Russes il vaut mieux que l'Allemagne cependant. Mais ici tout est russe, l'architecture, les wagons, les maisons, le paysan qui sur le rebord de la route regarde passer le train, le petit pont en bois jeté à travers une espèce de rivière, la boue sur le chemin, tout est russe, tout est cordial, simple, religieux, loyal.

The churches with their cupolas in the shape and colour of an upturned green fig2 produce an agreeable impression as one approaches the city. The porter who came to take our luggage removed his cap and greeted us like friends with a wide smile full of respect. How far we are from French effrontery and German gravity — so stupid and so heavy.

Les églises avec leurs coupoles en forme et de la couleur d'une figue renversée et verte, produisent une agréable impression à l'approche de la ville. Le faquin qui vient prendre nos paquets ôta sa casquette et nous salua comme des amis avec un large sourire plein de respect. On est loin de l'effronterie française et de la gravité allemande, si bête et si lourde.

I did not cease looking out of the window of the carriage that was brought round for us to go to the hotel.

Je ne cessai de regarder par la fenêtre du *carrosse* qu'on nous avança pour aller à l'hôtel.

It is cool — but not that damp, unhealthy coolness of Petersburg. The city, the largest in Europe in area, is old; the streets are paved with large irregular stones, are themselves irregular; one goes up, one goes down, one turns at every moment amid houses of few storeys — often only one — but tall and with wide windows. The luxury of space is so common here that no one notices it; they do not know what it means to pile floors, rooms, and inhabitants one upon another.

Il fait frais mais non de cette fraîcheur humide et malsaine de Pétersbourg. La ville, la plus grande de l'Europe comme étendue de terrain, est ancienne, les rues sont pavées de grosses pierres irrégulières, elles sont elles-mêmes irrégulières, on monte, on descend, on tourne à chaque instant au milieu de maisons de peu d'étages, souvent à un étage seulement, mais hautes et avec de larges fenêtres. Le luxe de l'étendue est une chose si commune ici qu'on n'y fait pas attention et on ne sait pas ce que c'est que l'amoncellement d'étages, de chambres, d'habitants, l'un sur l'autre.

The "Bazar-Slave" is a hotel like the Grand Hôtel in Paris — one finds there even the great circular restaurant which one looks down into from the first floor as from a balcony, a theatre hall. But although perhaps not quite as luxurious as the Grand Hôtel, the Bazar-Slave is infinitely cleaner and infinitely cheaper — and especially in comparison with the Hôtel Demouth. The house porters are dressed in a black jacket, trousers tucked into boots that reach to the knee, and an astrakhan toque.3

« Le Bazar-Slave » est un hôtel comme le Grand Hôtel de Paris, on y trouve même le grand restaurant rond qu'on voit du premier comme d'un balcon, une salle de spectacle. Mais quoique peut-être pas aussi luxueux que le Grand Hôtel, le Bazar Slave est infiniment plus propre et infiniment moins cher, et surtout en comparaison de l'hôtel Demouth. Les portiers des maisons sont habillés d'une veste noire, de pantalons dans des bottes qui lui viennent jusqu'aux genoux et d'une toque en astrakhan.

In general one sees a great many national costumes — all the people wear their own dress; one does not see the odious German jacket; and German signs are rarer — but there are some; I say so with regret: there are.

En général, on aperçoit beaucoup de costumes nationaux, tout le peuple porte son costume et on ne voit pas les odieuses jaquettes allemandes, et les enseignes allemandes sont plus rares, mais il y en a, je le dis avec regret, il y en a.

I was charmed by the choice of cab — the drivers beg you to take them with such eagerness that one fears, in giving preference to one, to mortally wound the other. At last we got into a kind of excessively narrow phaeton, and then a steeplechase began. The paving stones, the tramway rails, the passers-by, the carriages — we went through all of it swift as the wind, jolted at every moment and often nearly flung from the carriage. Étienne groaned with anxiety, and I laughed at him, at myself, at our wild race, at the wind that lifted my hair and rosied my cheeks; I laughed at everything, and at every church, every chapel, every icon-niche I crossed myself devoutly in imitation of the good people in the street. What disagreeable surprised me was the women in bare feet. I went to the Solodomikoff arcade to buy a white lace frill; I walked about there with my head in the air, hands dangling, mouth smiling — as if at home. I want to leave tomorrow; I can buy nothing; I have just barely enough to arrive at Étienne's.

Je me suis attendrie en choisissant un fiacre, les cochers vous supplient de monter avec tant d'empressement qu'on craint, en donnant la préférence à l'un, de blesser mortellement l'autre. Enfin nous montâmes dans une manière de phaéton excessivement étroit et alors commença une course à obstacles. Les pierres du pavé, les rails des tramways, les passants, les voitures, nous allions au milieu de tout cela vite comme le vent, secoués à chaque instant et souvent presque lancés hors de la voiture. Étienne poussait des gémissements d'inquiétude et je riais de lui, de moi, de notre course sauvage, du vent qui me soulevait les cheveux et *rosissait* les joues, je riais de tout et à chaque église, à chaque chapelle, à chaque niche à image, je me signais dévotement à l'imitation des bonnes gens de la rue. Ce qui m'a désagréablement surprise, ce sont les femmes pieds nus. J'allai dans le passage de Solodomikoff acheter une ruche blanche, je me promenais là la tête en l'air, les mains pendantes et la bouche souriante, comme chez moi. Je veux partir demain, je ne puis rien acheter, je n'ai que juste de quoi arriver chez Étienne.

Catherine II's triumphal arch is painted red with green columns and yellow ornaments. Despite the extravagance of the colours, you could not imagine how pretty it is — besides, it is in harmony with the roofs of the houses and churches, which are almost all of green or dark-red sheet iron. This naïvety of exterior ornament fills one with satisfaction, making one feel the wholesome simplicity of the Russian people. And the nihilists are already undermining it! Mephistopheles corrupts Marguerite.4 Propaganda is doing its infamous work, and the day this good people, excited and deceived by senseless Gambettas,5 rises up... it will be terrible; for if, in times of peace and calm, they are gentle and simple as sheep, in revolt they would be ferocious to the point of frenzy, cruel to the point of delirium.

L'arc de triomphe de Catherine II est peint en rouge avec des colonnes vertes et des ornements jaunes. Malgré l'extravagance des couleurs, vous ne sauriez croire combien c'est joli, d'ailleurs c'est en harmonie avec les toits des maisons et des églises qui sont presque tous en feuilles de fer vertes ou rouge foncé. Cette naïveté des ornements extérieurs vous remplit de bien-aise en vous faisant sentir la bonne simplicité du peuple russe. Et les nihilistes le sapent déjà ! Méphistophélès pervertit Marguerite. La propagande fait son œuvre infâme, et le jour que ce bon peuple excité, trompé par des Gambettas insensés, se soulèvera..., ce sera terrible car si, en temps de paix et de calme, il est doux et simple comme un mouton, en se révoltant, il serait féroce jusqu'à la rage, cruel jusqu'au délire.

But love for the Emperor is still great, thank God, and respect for religion also. There is something touching in the devotion and loyalty of the people.

Mais l'amour pour l'Empereur est encore grand, Dieu merci, et le respect de la religion aussi. Il y a quelque chose de touchant dans la dévotion et la loyauté du peuple.

On the square of the Grand Theatre roam whole flocks of grey pigeons; they are in no way frightened by the carriages, and the wheels pass within two inches of a pigeon without its being troubled... You know, Russians do not eat these birds because it is in the form of a dove that the Holy Spirit is depicted.

Sur la place du Grand Théâtre se promènent des troupeaux entiers de pigeons gris, ils ne s'effrayent nullement des voitures et les roues passent à deux doigts d'un pigeon sans qu'il s'en inquiète... Vous savez, les Russes ne mangent pas ces oiseaux parce que c'est sous la forme d'un pigeon qu'on figure le Saint-Esprit.

We inquired for Plevako,6 our lawyer — he has been in Paris for two weeks. I inquired after Botkin; Botkin is in Petersburg.

Nous avons demandé Plevako, notre avocat, depuis deux semaines déjà il est à Paris. Je me suis informée de Botkin, Botkin est à Pétersbourg.

I wish to visit nothing this time — Moscow is worth a week. Returning with money I shall see all the historic sights. I only caught a glimpse of the Kremlin, for at the moment it was pointed out to me my attention was absorbed by a cab whose exterior was painted in imitation of malachite.

Je ne veux rien visiter cette fois, Moscou vaut une semaine de temps. En retournant avec de l'argent je verrai toutes les curiosités historiques. Je n'ai fait qu'apercevoir le Kremlin car, au moment où on me le montrait, mon attention était absorbée par une voiture de fiacre dont l'extérieur était peint en imitation de malachite.

Among the names displayed in the vestibule I read that of Princess Souvaroff. I immediately sent Chocolat to ask if she would receive me; Chocolat returns to tell me that Her Highness is out until seven o'clock.

Parmi les noms exposés dans le vestibule je lus celui de la princesse Souvaroff. J'envoyai de suite Chocolat demander si elle voulait me recevoir et Chocolat vient me dire que Mme la Princesse est sortie jusqu'à sept heures.

Étienne is asleep and I write in the salon.

Étienne dort et j'écris au salon.

So it seems I shall not see Plevako — it is confoundedly tiresome. To see him was one of the purposes of my journey. Besides, personally it is a matter of indifference to me.

Alors voilà que je ne verrai pas Plevako, c'est bigrement ennuyeux. Le voir a été un des buts de mon voyage. D'ailleurs, *personnellement* cela m'est indifférent.

On the back of the luncheon bill is printed a desperate appeal to the Russian people and clergy from the Moscow Slavic Committee. This heart-rending proclamation (do not play on the word — it is too sad) was given to me this morning on my arrival. I keep it here: it will be in a hundred years perhaps a curious document, and for the moment has too little importance for anyone to think of preserving it.

Sur le revers de la note du déjeuner on imprime un appel désespéré vers le peuple et le clergé russes de la part du comité slave de Moscou. Cette proclamation déchirante (ne jouez pas sur les mots, c'est trop triste) m'a été remise ce matin, à mon arrivée. Je la garde ici, ce sera dans cent ans peut-être un curieux papier et qui pour le moment a trop peu d'importance pour que quelqu'un songe à le conserver.

[Attached document]

[pièce jointe]

This appeal has stirred my soul. Why does no one go and ask the Emperor for war? If the whole nation, rising up, were to fall on its knees before the Emperor, beseeching him to go to the aid of their brothers delivered to the fury of savages — who would dare say no?

Cet appel m'a soulevé l'âme. Pourquoi ne va-t-on pas demander à l'Empereur la guerre ? Si toute la nation, se soulevant, viendrait tomber aux genoux de l'Empereur en le priant d'aller au secours de ses frères livrés à la fureur des sauvages, qui oserait dire non ?

But the nihilists — there is the misfortune. Once the troops were withdrawn, they would rouse all the convicts and ne'er-do-wells and stage a little Commune to begin with.

Mais les nihilistes, voilà le malheur. Une fois les troupes éloignées, ils soulèveraient tout ce qu'il y a de forçats et de vauriens et feraient une petite Commune *pour commencer.*

If I were the Emperor I should have a tribune erected in the middle of the Champ-de-Mars in St Petersburg, and from that tribune I would speak to my people in person; I would explain all the misfortunes that threaten them if they allow themselves to be tempted by the gilded, filthy tongues of the revolutionaries; I would tell them simply what prevents the war — the fear of seeing their houses burnt and pillaged, their women and daughters murdered; in a word, the same horrors that the Turks are committing over there would be committed here, but by Russians against Russians, by Christians, and under the abominable disguise of good intentions. Pillage to cries of Fraternity, and murder to howls of Liberty! For after all — granting that the progressive gentlemen are in good faith — how is one to suppose that those who join them at the moment of action are honest men? No — it is impossible; and the greater part of them are those men without faith or law who take their share of the feast in a revolution as in a war or a robbery in the middle of a forest. All those dreadful creatures who dare not show themselves by day and show themselves only at night in the glare of fires and to cries of murder.

Si j'étais l'Empereur je me ferais élever une tribune au milieu du Champ-de-Mars de Saint-Pétersbourg et, de cette tribune, je parlerais en personne à mon peuple, je lui expliquerais tous les malheurs qui le menacent s'il se laisse tenter par les langues, recouvertes d'or et faites de saletés, des révolutionnaires, je lui dirais simplement ce qui empêche la guerre, la crainte de voir ses maisons brûlées, pillées, ses femmes et ses filles assassinées, en un mot les mêmes horreurs que font les Turcs là-bas, seraient faites ici mais par les Russes contre des Russes, par des chrétiens et sous l'abominable déguisement de la bonne intention. Le pillage aux cris de Fraternité et l'assassinat aux hurlements de Liberté ! Car enfin, en supposant que messieurs les progressistes soient de bonne foi, comment supposer que ceux qui se joignent à eux au moment de l'action soient d'honnêtes gens ? Non, c'est impossible, et la plupart d'eux sont de ces hommes sans foi ni loi qui prennent leur part de la fête dans une révolution comme dans une guerre ou un vol au milieu d'une forêt. Tous ces êtres affreux qui n'osent pas se montrer le jour et qui ne se montrent que la nuit à la lueur des incendies et aux cris de meurtres.

You see — to be here, in the heart of one's country, a country so beautiful and of such promise, and to feel it threatened by all these horrors!... I should like to take it in my arms and carry it far away, like a child whose eyes one closes and whose ears one stops so that it may not hear blasphemies or see filth.

Voyez-vous, être là, dans le cœur de son pays, d'un pays si beau et qui donne tant d'espérance et le sentir menacé de toutes ces horreurs !... Je voudrais le prendre dans mes bras et l'emporter au loin, comme un enfant auquel on ferme les yeux et bouche les oreilles pour qu'il n'entende pas les blasphèmes et ne voie pas des saletés.

But I was saying... Ah! yes — I was saying that if the Emperor harangued his people at Petersburg, at Moscow, at Nizhny Novgorod, and at Kiev in the manner I described — himself in person and simply — all Russia would swear fealty to him and keep its promise! But apart from tenderness and loyalty, one need only tell the merchants (and they are not a minority in Russia) what awaits their trade, and interest and avarice would do what sentiment could not.

Mais je disais... Ah ! oui, je disais que si l'Empereur haranguait son peuple à Pétersbourg, à Moscou, à Nijni-Novgorod et à Kiev de la façon que j'ai dit, lui-même en personne et simplement, toute la Russie lui jurerait fidélité et tiendrait sa promesse ! Mais à part l'attendrissement et la loyauté, on n'aurait qu'à dire aux marchands (et ils ne sont pas la minorité en Russie) ce qui attend leur commerce et l'intérêt et l'avarice feraient ce que le sentiment ne saurait faire.

God! How could I have kissed him on the mouth! I — the first to do so! Mad, execrable, corrupted creature! Ah! that makes me weep and shudder with rage! Turpis, execrabilis!7

Dieu ! Comment ai-je pu l'embrasser sur la bouche ! Moi la première ! Folle, exécrable créature corrompue ! Ah ! voilà qui me fait pleurer et frissonner de rage ! *Turpis, execrabilis !*

He thought it was entirely natural for me — that it was not the first time, that it was a habit acquired! Vatican and Kremlin!8 I choke with rage and shame!

Il a cru que c'était tout simple pour moi, que ce n'était pas la première fois, que c'était une habitude prise ! Vatican et Kremlin, j'étouffe de rage et de honte !

A cup of consommé, a warm kalach9 and fresh caviar — there is an incomparable beginning to a dinner. The kalach is a kind of bread, but one must go to Moscow to have any idea of it; and Moscow's kalach is almost as famous as its Kremlin. For a portion of osetrina10 I was given two immense slices that would be divided into four portions abroad. Furthermore I had a veal cutlet of fifteen square centimetres surrounded by peas and potatoes, an entire chicken, and a saucer full of caviar represented "a half-portion." Étienne began to laugh and told the servant that in Italy it would serve four. The servant — tall and thin as Gianetto Doria and motionless as an Englishman — replied, without moving and without changing expression, that this was the reason for the small stature and thinness of Italians; but the Russians, he added, like to eat well — which is why they are strong. On this the impassive brute deigned to smile and walked out like a wooden doll.

Une tasse de consommé, un *calatch* chaud et du caviar frais. Voilà un commencement de dîner incomparable. Le calatch est une espèce de pain mais il faut aller à Moscou pour en avoir une idée, et le calatch de Moscou est presque aussi célèbre que son Kremlin. Pour une portion d'assetrine, on m'a donné deux immenses tranches qu'à l'étranger on diviserait en quatre. En outre j'eus une côtelette de veau de quinze centimètres carrés entourée de petits pois et de pommes de terre, un poulet entier, et une soucoupe remplie de caviar représentait « une demi-portion ». Étienne se mit à rire et dit au domestique qu'en Italie il y en aurait pour quatre. Le domestique, grand et maigre comme Gianetto Doria et immobile comme un Anglais, répondit sans bouger et sans changer de physionomie que c'était là la raison de la petite taille et de la maigreur des Italiens, mais les Russes, ajouta-t-il, aiment à bien manger, c'est pour cela qu'ils sont forts. Sur cela l'immobile brute daigna sourire et sortit comme une poupée de bois.

Quantity is not the sole merit of food here, for it is of the most exquisite quality; when one eats well one is in good humour; when one is in good humour one looks at happiness with more joy and at misfortune with more philosophy, and one feels agreeably disposed toward one's neighbour. Excessive greediness is a monstrosity in a woman, but a little greediness is as necessary as wit, as coquetry, as dress — without counting that fine and simple food maintains health, and consequently youth, whiteness of skin, and roundness of figure. Witness my own body. Marie is quite right to say that for such a body one would need a face twenty times prettier (and note that I am far from ugliness). When I think of myself at twenty I smack my lips — when I shall be more developed... At thirteen I was too plump and people gave me sixteen years of age, regretting that I would grow no taller. Today I am slender, fully formed however, remarkably arched — perhaps too much so; I compare myself to all the statues and find nothing as arched and broad in the hips as myself. Is it a fault? But the shoulders require one more line of roundness. So I was saying — yes — that I asked for tea; I was served a samovar, twenty-four lumps of sugar, and cream for five cups. Both exquisite. I always liked tea, even bad tea. I drank five (small) cups with cream and three without. In the manner of a true Russian. My figure is no larger for it. You know, my breasts are too small and so firm that... you will not believe it, but no matter — I shall say so nonetheless: through my chemise and a thick cashmere dress lined with flannel and silk, the outline of the extremities shows as if one had placed two broken stays at the tips, as cocottes do. It is not the corset that does it, for my corset comes only just below the chest. It is extraordinary but so true that, to avoid the indecency of these two... how to say?... which deform my bodice, I am obliged to place over them a batiste handkerchief folded in four. With the winter dress lined with flannel that is sufficient; with summer dresses I use a handkerchief folded in eight.

La quantité n'est pas le seul mérite du manger d'ici car il est de la plus exquise qualité ; quand on mange bien on est de bonne humeur, quand on est de bonne humeur on regarde le bonheur avec plus de joie et le malheur avec plus de philosophie et on se sent agréablement disposé envers son prochain. La gourmandise exagérée est une monstruosité dans une femme mais un peu de gourmandise est nécessaire comme l'esprit, comme la coquetterie, comme la toilette, sans compter que la nourriture fine et simple entretient la santé et par conséquent la jeunesse, la blancheur de la peau et la rondeur des formes. Témoin, mon corps. Marie a bien raison de dire que, pour un pareil corps il faudrait une figure vingt fois plus jolie (et remarquez que je suis loin de la laideur). En pensant à moi à vingt ans je fais claquer ma langue, quand je serai plus formée... à treize ans j'étais trop grasse et on me donnait seize ans en regrettant que je ne grandirais plus. Aujourd'hui je suis mince, entièrement formée d'ailleurs, remarquablement cambrée, peut être trop, je me compare à toutes les statues et je ne trouve rien d'aussi cambré et d'aussi large des hanches que moi. Est-ce un défaut ? Mais les épaules demandent une ligne de plus en rondeur ; je disais donc, oui, que je demandai un thé, on me servit un samovar, vingt-quatre morceaux de sucre et de la crème pour cinq tasses de thé. L'un et l'autre exquis. J'aimais toujours le thé, même mauvais. J'ai bu cinq tasses (petites) avec de la crème et trois sans crème. En vraie Russe. Ma taille n'en est pas plus forte. Vous savez, mes seins sont trop petits et si fermes que..., vous ne le croirez pas, mais, c'est égal, je le dirai quand même, que à travers la chemise et une robe en cachemire épais doublée de flanelle et de soie, la forme des extrémités se dessine comme si on avait mis deux baleines cassées au bout comme font les cocottes. Ce n'est pas le corset qui le fait car mon corset m'arrive juste au-dessous de la poitrine. C'est extraordinaire mais c'est tellement vrai que pour éviter l'indécence de ces deux... comment dire ? qui déforment mon corsage, je suis obligée de mettre dessus un mouchoir de batiste, plié en quatre. Avec la robe d'hiver doublée de flanelle cela suffit, avec les robes d'été je mets un mouchoir plié en huit.

True Russians and their two capitals are entirely new to me. Before going abroad I knew of Russia only Little Russia and the Crimea. The rare Russian peasants who came to the country as itinerant merchants seemed almost foreigners to us, and we used to mock their dress and language.

Les vrais Russes et leurs deux capitales sont pour moi entièrement nouveaux. Avant d'aller à l'étranger je ne connaissais de la Russie que la Petite-Russie et la Crimée. Les rares paysans russes qui venaient à la campagne comme marchands ambulants nous semblaient presque des étrangers et on se moquait de leur costume et de leur langage.

I may say all I like — it is no less true that the lips have been darkened since the profaning kiss.

J'ai beau dire tout ce que je veux, il n'en est pas moins vrai que les lèvres ont noirci depuis le baiser profanant.

Wise men, cynical women — I forgive you your smile of contempt for my affected ingenuousness. But in truth, do I lower myself even to admit incredulity? Must I swear again... Ah! no — it seems to me I do enough in telling my least thoughts, especially as I am not obliged to. I take no credit for it, for my journal is my life, and in the midst of all pleasures I think: how much I shall have to tell this evening! — as if it were an obligation.

Gens sages, femmes cyniques, je vous pardonne votre sourire de mépris pour ma candeur affectée. Mais en vérité, je crois que je m'abaisse jusqu'à admettre de l'incrédulité ? Faut-il encore que je jure... Ah ! non, il me semble que je fais assez en disant mes moindres pensées, surtout n'y étant pas obligée. Je ne m'en fais pas de mérite, car mon journal c'est ma vie et au milieu de tous les plaisirs je pense : comme j'aurai long à raconter ce soir ! comme si c'était une obligation.

Notes

The Serbian-Ottoman War of 1876: Russia had not yet officially intervened, but thousands of Russian volunteers — including the famous general Chernyayev — had crossed to fight alongside Serbia; the episode is a central backdrop to Tolstoy's Anna Karenina.
The onion domes of Moscow's churches, painted in green, gold, and other colours — a distinctive contrast with the Western classical architecture of Petersburg.
Astrakhan toque: a rounded cap made of curly Astrakhan lambskin, characteristic of Russian livery and traditional dress.
Mephistopheles corrupts Marguerite: Marie's analogy from Goethe's Faust — the nihilists play the Devil, corrupting the innocent Russian people as Mephistopheles corrupts Gretchen.
Gambettas: Léon Gambetta (1838–1882), the republican politician and architect of the Third Republic, was a byword among conservatives and monarchists for dangerous republicanism and demagogy.
Fyodor Plevako (1842–1909): one of the most celebrated Russian barristers of the era, renowned for his oratory; apparently involved in the Bashkirtseff family legal dispute.
Turpis, execrabilis: Latin: "Shameful, detestable!" — Marie's self-condemnation in the language of religious and moral censure. In Latin in the original.
"Vatican and Kremlin": Marie invokes the two supreme sacred spaces of her world — one Catholic, one Orthodox — as witnesses to her outrage; the juxtaposition is a kind of oath.
Kalach (Fr. calatch): a traditional Russian white bread of fine wheat flour, baked in a distinctive padlock shape; a Moscow speciality.
Osetrina (Fr. assetrine): sturgeon flesh, one of the great delicacies of Russian cuisine.