Vendredi, 11 août 1876 (30 juillet) - Samedi, 12 août 1876 (31 juillet 1876)
Tout était prêt, Yssayevitch m'avait dit adieu, les Sapogenikoff étaient avec moi à la gare, lorsque..., ô ennui ! l'argent vint à manquer. Nous avions mal calculé. J'ai été obligée d'attendre chez Nina jusqu'à sept heures du soir, pour qu'Étienne puisse m'avoir de l'argent en ville.
A sept heures, je suis partie, passablement humiliée de l'aventure mais agréablement émue au moment du départ par l'apparition d'une douzaine d'officiers de Garde suivis de six soldats en blanc avec des drapeaux. Cette brillante jeunesse venait reconduire deux officiers qui, avec l'autorisation du gouvernement, partent pour la Serbie. La Serbie cause une vraie désertion ; puisque l'Empereur ne veut pas déclarer la guerre, toute la Russie souscrit et se soulève de cœur pour les Serbes. On ne fait qu'en parler, on exalte les morts vraiment héroïques d'un colonel et de plusieurs officiers russes. On ne peut que se sentir émue de pitié pour nos frères qu'on laisse tranquillement égorger et couper par morceaux par ces affreux sauvages de Turquie, par cette nation sans génie, sans civilisation, sans morale, sans gloire.
Et dire que je ne peux même pas souscrire !
Une heure avant d'arriver, je mis mon livre de côté pour bien voir Moscou, notre vraie capitale, la ville vraiment russe ; Pétersbourg est une copie allemande, mais comme il est copié par des Russes il vaut mieux que l'Allemagne cependant. Mais ici tout est russe, l'architecture, les wagons, les maisons, le paysan qui sur le rebord de la route regarde passer le train, le petit pont en bois jeté à travers une espèce de rivière, la boue sur le chemin, tout est russe, tout est cordial, simple, religieux, loyal.
Les églises avec leurs coupoles en forme et de la couleur d'une figue renversée et verte, produisent une agréable impression à l'approche de la ville. Le faquin qui vient prendre nos paquets ôta sa casquette et nous salua comme des amis avec un large sourire plein de respect. On est loin de l'effronterie française et de la gravité allemande, si bête et si lourde.
Je ne cessai de regarder par la fenêtre du carrosse qu'on nous avança pour aller à l'hôtel.
Il fait frais mais non de cette fraîcheur humide et malsaine de Pétersbourg. La ville, la plus grande de l'Europe comme étendue de terrain, est ancienne, les rues sont pavées de grosses pierres irrégulières, elles sont elles-mêmes irrégulières, on monte, on descend, on tourne à chaque instant au milieu de maisons de peu d'étages, souvent à un étage seulement, mais hautes et avec de larges fenêtres. Le luxe de l'étendue est une chose si commune ici qu'on n'y fait pas attention et on ne sait pas ce que c'est que l'amoncellement d'étages, de chambres, d'habitants, l'un sur l'autre.
« Le Bazar-Slave » est un hôtel comme le Grand Hôtel de Paris, on y trouve même le grand restaurant rond qu'on voit du premier comme d'un balcon, une salle de spectacle. Mais quoique peut-être pas aussi luxueux que le Grand Hôtel, le Bazar Slave est infiniment plus propre et infiniment moins cher, et surtout en comparaison de l'hôtel Demouth. Les portiers des maisons sont habillés d'une veste noire, de pantalons dans des bottes qui lui viennent jusqu'aux genoux et d'une toque en astrakhan.
En général, on aperçoit beaucoup de costumes nationaux, tout le peuple porte son costume et on ne voit pas les odieuses jaquettes allemandes, et les enseignes allemandes sont plus rares, mais il y en a, je le dis avec regret, il y en a.
Je me suis attendrie en choisissant un fiacre, les cochers vous supplient de monter avec tant d'empressement qu'on craint, en donnant la préférence à l'un, de blesser mortellement l'autre. Enfin nous montâmes dans une manière de phaéton excessivement étroit et alors commença une course à obstacles. Les pierres du pavé, les rails des tramways, les passants, les voitures, nous allions au milieu de tout cela vite comme le vent, secoués à chaque instant et souvent presque lancés hors de la voiture. Étienne poussait des gémissements d'inquiétude et je riais de lui, de moi, de notre course sauvage, du vent qui me soulevait les cheveux et rosissait les joues, je riais de tout et à chaque église, à chaque chapelle, à chaque niche à image, je me signais dévotement à l'imitation des bonnes gens de la rue. Ce qui m'a désagréablement surprise, ce sont les femmes pieds nus. J'allai dans le passage de Solodomikoff acheter une ruche blanche, je me promenais là la tête en l'air, les mains pendantes et la bouche souriante, comme chez moi. Je veux partir demain, je ne puis rien acheter, je n'ai que juste de quoi arriver chez Étienne.
L'arc de triomphe de Catherine II est peint en rouge avec des colonnes vertes et des ornements jaunes. Malgré l'extravagance des couleurs, vous ne sauriez croire combien c'est joli, d'ailleurs c'est en harmonie avec les toits des maisons et des églises qui sont presque tous en feuilles de fer vertes ou rouge foncé. Cette naïveté des ornements extérieurs vous remplit de bien-aise en vous faisant sentir la bonne simplicité du peuple russe. Et les nihilistes le sapent déjà ! Méphistophélès pervertit Marguerite. La propagande fait son œuvre infâme, et le jour que ce bon peuple excité, trompé par des Gambettas insensés, se soulèvera..., ce sera terrible car si, en temps de paix et de calme, il est doux et simple comme un mouton, en se révoltant, il serait féroce jusqu'à la rage, cruel jusqu'au délire.
Mais l'amour pour l'Empereur est encore grand, Dieu merci, et le respect de la religion aussi. Il y a quelque chose de touchant dans la dévotion et la loyauté du peuple.
Sur la place du Grand Théâtre se promènent des troupeaux entiers de pigeons gris, ils ne s'effrayent nullement des voitures et les roues passent à deux doigts d'un pigeon sans qu'il s'en inquiète... Vous savez, les Russes ne mangent pas ces oiseaux parce que c'est sous la forme d'un pigeon qu'on figure le Saint-Esprit.
Nous avons demandé Plevako, notre avocat, depuis deux semaines déjà il est à Paris. Je me suis informée de Botkin, Botkin est à Pétersbourg.
Je ne veux rien visiter cette fois, Moscou vaut une semaine de temps. En retournant avec de l'argent je verrai toutes les curiosités historiques. Je n'ai fait qu'apercevoir le Kremlin car, au moment où on me le montrait, mon attention était absorbée par une voiture de fiacre dont l'extérieur était peint en imitation de malachite.
Parmi les noms exposés dans le vestibule je lus celui de la princesse Souvaroff. J'envoyai de suite Chocolat demander si elle voulait me recevoir et Chocolat vient me dire que Mme la Princesse est sortie jusqu'à sept heures.
Étienne dort et j'écris au salon.
Alors voilà que je ne verrai pas Plevako, c'est bigrement ennuyeux. Le voir a été un des buts de mon voyage. D'ailleurs, personnellement cela m'est indifférent.
Sur le revers de la note du déjeuner on imprime un appel désespéré vers le peuple et le clergé russes de la part du comité slave de Moscou. Cette proclamation déchirante (ne jouez pas sur les mots, c'est trop triste) m'a été remise ce matin, à mon arrivée. Je la garde ici, ce sera dans cent ans peut-être un curieux papier et qui pour le moment a trop peu d'importance pour que quelqu'un songe à le conserver.
[pièce jointe]
Cet appel m'a soulevé l'âme. Pourquoi ne va-t-on pas demander à l'Empereur la guerre ? Si toute la nation, se soulevant, viendrait tomber aux genoux de l'Empereur en le priant d'aller au secours de ses frères livrés à la fureur des sauvages, qui oserait dire non ?
Mais les nihilistes, voilà le malheur. Une fois les troupes éloignées, ils soulèveraient tout ce qu'il y a de forçats et de vauriens et feraient une petite Commune pour commencer.
Si j'étais l'Empereur je me ferais élever une tribune au milieu du Champ-de-Mars de Saint-Pétersbourg et, de cette tribune, je parlerais en personne à mon peuple, je lui expliquerais tous les malheurs qui le menacent s'il se laisse tenter par les langues, recouvertes d'or et faites de saletés, des révolutionnaires, je lui dirais simplement ce qui empêche la guerre, la crainte de voir ses maisons brûlées, pillées, ses femmes et ses filles assassinées, en un mot les mêmes horreurs que font les Turcs là-bas, seraient faites ici mais par les Russes contre des Russes, par des chrétiens et sous l'abominable déguisement de la bonne intention. Le pillage aux cris de Fraternité et l'assassinat aux hurlements de Liberté ! Car enfin, en supposant que messieurs les progressistes soient de bonne foi, comment supposer que ceux qui se joignent à eux au moment de l'action soient d'honnêtes gens ? Non, c'est impossible, et la plupart d'eux sont de ces hommes sans foi ni loi qui prennent leur part de la fête dans une révolution comme dans une guerre ou un vol au milieu d'une forêt. Tous ces êtres affreux qui n'osent pas se montrer le jour et qui ne se montrent que la nuit à la lueur des incendies et aux cris de meurtres.
Voyez-vous, être là, dans le cœur de son pays, d'un pays si beau et qui donne tant d'espérance et le sentir menacé de toutes ces horreurs !... Je voudrais le prendre dans mes bras et l'emporter au loin, comme un enfant auquel on ferme les yeux et bouche les oreilles pour qu'il n'entende pas les blasphèmes et ne voie pas des saletés.
Mais je disais... Ah ! oui, je disais que si l'Empereur haranguait son peuple à Pétersbourg, à Moscou, à Nijni-Novgorod et à Kiev de la façon que j'ai dit, lui-même en personne et simplement, toute la Russie lui jurerait fidélité et tiendrait sa promesse ! Mais à part l'attendrissement et la loyauté, on n'aurait qu'à dire aux marchands (et ils ne sont pas la minorité en Russie) ce qui attend leur commerce et l'intérêt et l'avarice feraient ce que le sentiment ne saurait faire.
Dieu ! Comment ai-je pu l'embrasser sur la bouche ! Moi la première ! Folle, exécrable créature corrompue ! Ah ! voilà qui me fait pleurer et frissonner de rage ! Turpis, execrabilis !
Il a cru que c'était tout simple pour moi, que ce n'était pas la première fois, que c'était une habitude prise ! Vatican et Kremlin, j'étouffe de rage et de honte !
Une tasse de consommé, un calatch chaud et du caviar frais. Voilà un commencement de dîner incomparable. Le calatch est une espèce de pain mais il faut aller à Moscou pour en avoir une idée, et le calatch de Moscou est presque aussi célèbre que son Kremlin. Pour une portion d'assetrine, on m'a donné deux immenses tranches qu'à l'étranger on diviserait en quatre. En outre j'eus une côtelette de veau de quinze centimètres carrés entourée de petits pois et de pommes de terre, un poulet entier, et une soucoupe remplie de caviar représentait « une demi-portion ». Étienne se mit à rire et dit au domestique qu'en Italie il y en aurait pour quatre. Le domestique, grand et maigre comme Gianetto Doria et immobile comme un Anglais, répondit sans bouger et sans changer de physionomie que c'était là la raison de la petite taille et de la maigreur des Italiens, mais les Russes, ajouta-t-il, aiment à bien manger, c'est pour cela qu'ils sont forts. Sur cela l'immobile brute daigna sourire et sortit comme une poupée de bois.
La quantité n'est pas le seul mérite du manger d'ici car il est de la plus exquise qualité ; quand on mange bien on est de bonne humeur, quand on est de bonne humeur on regarde le bonheur avec plus de joie et le malheur avec plus de philosophie et on se sent agréablement disposé envers son prochain. La gourmandise exagérée est une monstruosité dans une femme mais un peu de gourmandise est nécessaire comme l'esprit, comme la coquetterie, comme la toilette, sans compter que la nourriture fine et simple entretient la santé et par conséquent la jeunesse, la blancheur de la peau et la rondeur des formes. Témoin, mon corps. Marie a bien raison de dire que, pour un pareil corps il faudrait une figure vingt fois plus jolie (et remarquez que je suis loin de la laideur). En pensant à moi à vingt ans je fais claquer ma langue, quand je serai plus formée... à treize ans j'étais trop grasse et on me donnait seize ans en regrettant que je ne grandirais plus. Aujourd'hui je suis mince, entièrement formée d'ailleurs, remarquablement cambrée, peut être trop, je me compare à toutes les statues et je ne trouve rien d'aussi cambré et d'aussi large des hanches que moi. Est-ce un défaut ? Mais les épaules demandent une ligne de plus en rondeur ; je disais donc, oui, que je demandai un thé, on me servit un samovar, vingt-quatre morceaux de sucre et de la crème pour cinq tasses de thé. L'un et l'autre exquis. J'aimais toujours le thé, même mauvais. J'ai bu cinq tasses (petites) avec de la crème et trois sans crème. En vraie Russe. Ma taille n'en est pas plus forte. Vous savez, mes seins sont trop petits et si fermes que..., vous ne le croirez pas, mais, c'est égal, je le dirai quand même, que à travers la chemise et une robe en cachemire épais doublée de flanelle et de soie, la forme des extrémités se dessine comme si on avait mis deux baleines cassées au bout comme font les cocottes. Ce n'est pas le corset qui le fait car mon corset m'arrive juste au-dessous de la poitrine. C'est extraordinaire mais c'est tellement vrai que pour éviter l'indécence de ces deux... comment dire ? qui déforment mon corsage, je suis obligée de mettre dessus un mouchoir de batiste, plié en quatre. Avec la robe d'hiver doublée de flanelle cela suffit, avec les robes d'été je mets un mouchoir plié en huit.
Les vrais Russes et leurs deux capitales sont pour moi entièrement nouveaux. Avant d'aller à l'étranger je ne connaissais de la Russie que la Petite-Russie et la Crimée. Les rares paysans russes qui venaient à la campagne comme marchands ambulants nous semblaient presque des étrangers et on se moquait de leur costume et de leur langage.
J'ai beau dire tout ce que je veux, il n'en est pas moins vrai que les lèvres ont noirci depuis le baiser profanant.
Gens sages, femmes cyniques, je vous pardonne votre sourire de mépris pour ma candeur affectée. Mais en vérité, je crois que je m'abaisse jusqu'à admettre de l'incrédulité ? Faut-il encore que je jure... Ah ! non, il me semble que je fais assez en disant mes moindres pensées, surtout n'y étant pas obligée. Je ne m'en fais pas de mérite, car mon journal c'est ma vie et au milieu de tous les plaisirs je pense : comme j'aurai long à raconter ce soir ! comme si c'était une obligation.