Tuesday, 27 June 1876
— Yes, and I have found the reply: Nihil.1 (I believe the word is spelt nighil.) Nothing at all.# Mardi 27 juin 1876
— Oui, dis-je, il ne faut rien répondre, tu ne dois pas écrire. D'ailleurs cela ne fera qu'ajouter de la valeur à ta personne, on aime mieux ce qui est inaccessible, crois-moi.
— Grand-papa ! Grand-papa ! m'écriai-je en ouvrant de grands yeux, je vous croyais bête et voilà que je découvre que vous avez de l'esprit ! Mais c'est que vous avez beaucoup d'esprit, grand-papa ! Le pauvre vieillard gronda pour la forme, mais fut visiblement satisfait de la rude flatterie.
C'est cela, je ne lui répondrai pas, ce n'est pas que je craigne de me compromettre, il y a toujours moyen d'écrire... en lettres d'imprimerie même, mais je ne lui écrirai pas parce qu'il m'a assez tourmentée pour que je le tourmente un peu. Après tout, ce peut être un piège, un pari avec Torlonia : il aura parié de recevoir une lettre de moi. Fi !
Je ne comprends pas cet homme. Je lui ai permis de m'écrire, je l'en ai prié, il était convenu qu'il m'écrirait tous les jours, une espèce de journal de sa vie, il était en outre convenu que, quoiqu'il arrive, je ne lui écrirais pas un mot. Et voilà qu'il me demande si je lui pardonnerai la hardiesse qu'il a prise de m'écrire et qu'il me prie de lui écrire !
Piège ou vérité, je ne répondrai pas. J'ai bien le droit d'être blessée, d'ailleurs je puis être partie déjà. Ce sera un acompte de la somme de tourments que je lui dois. Bon ! voilà que mon génie me reproche cette méchanceté. En est-ce seulement une ? M'aime-t-il vraiment, tient-il à moi ? N'importe, taisons-nous.
— S'il t'aime vraiment, dit grand-papa, s'il est vraiment intéressé, il ne sera pas rebuté par cette petite rudesse, il ne t'en aimera que plus, il saura bien où te trouver. Ne crains rien et crois à mon expérience. Les difficultés excitent. La sévérité, *l'inaccessibilité,* font respecter, aimer et désirer.
— Grand-papa, vous parlez comme un ange, je suis de votre avis, je n'aurais pas mieux dit moi-même. C'est égal, j'ai besoin d'écrire ces paroles de grand-papa, de les relire et de me les rappeler à chaque instant et aussi de me souvenir de ce que j'ai dit moi-même sur ce sujet à Rome (en arrivant) pour me maintenir dans ces bonnes dispositions, car je chancelle, je plains, je me sens indulgente. Il est malheureux. Fichu cœur, fichue faiblesse !
Entendant rentrer les miens, j'allai partager leur souper au pavillon et leur communiquer la lettre. Walitsky rit et bat des mains comme un enfant. Ma tante retient ses sourires sous des airs hautains, maman sourit à découvert. On rit, on est content, on fait des plans. Walitsky veut lui répondre demain à la lettre de samedi. Je le lui défends. - Et pourquoi ? Je répétai les paroles de papa.
— Ce sont des bêtises, me répondit-on, car Walitsky a le droit d'écrire à qui il veut. - Mais, interrompit ma tante, vous dites que l'on a écrit des vilenies sur notre compte, comment se fait-il donc qu'on n'en ait pas dites à Lôbecke dont la tante a passé l'hiver à Nice et a fréquenté tout ce monde ? - C'est tout simplement, dit Walitsky, parlant de nouveau de Pietro, c'est tout simplement les parents qui ne lui donnent pas d'argent, il ne peut donc pas venir à Nice avec cent francs.
— Non, écoutez donc, je ne comprends pas cette créature, je lui permets de m'écrire, il n'use seulement pas de la permission et à présent il s'excuse sur cette hardiesse ! - Mais, reprit Walitsky puisqu'il comptait venir lui-même, il me l'écrit, pauvre garçon ! il voulait venir, ce n'est pas sa faute s'il ne peut pas ! - Pauvre Pietro ! - Pauvre Antonelli ! - Allez, allez, plaignez-le ! vous êtes tous amoureux de lui. - Sans doute, je l'aime dit Walitsky.
Enfin on plaisante de toutes les façons sur le même thème mais je leur dis que je veux me marier pour avoir des chevaux de courses, des bijoux, des palais, faire un tapage du diable et non point pour filer le parfait amour avec un animal quelconque. - Sachez, dis-je enfin, que l'amour se trouve pour rien, on nous le paye même quelquefois, tandis que... D'ailleurs, continuai-je, je ne me marierai pas puisque je veux devenir chanteuse. Et les voilà tous effrayés de cette nouvelle idée.
— Walitsky, mon ami, n'écrivez pas au chtchenock de Rome. - Je lui écrirai que je pars dans une semaine, il comprendra, je lui donne donc une semaine. - Ah I m'écriai-je, s'il pouvait arriver quand je n'y serai plus ! - Voilà ton caractère, toujours des farces.
— Madame, écoutez ce qu'a dit Publius Syrus dans l'Anti-quité : « L'amant est un comme un flambeau, plus on l'agite, plus il brûle. » Et La Rochefoucauld dans les temps modernes : « L'absence diminue les passions médiocres et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu .» Or je n'admets pas qu'on ait pour moi des passions médiocres, quant aux grandes je m'en rapporte aux deux sages que je viens de citer. D'ailleurs je suis toujours contente de tourmenter quelqu'un.
La sœur Thérèse est venue me voir ce matin et m'apporter les compliments de la mère supérieure. Elle resta bouche béante devant le portrait du Pape avec le fameux *Pax vobis,* que Visconti nous a fait avoir. - D'ailleurs, dis-je, j'ai aussi la photographie du cardinal Antonelli avec sa signature, tenez, regardez. - Ah ! s'écria la vieille nonne, c'est le cardinal Antonelli qui est le cardinal protecteur de notre couvent, nous avons deux maisons à Rome. Oh ! fit-elle en examinant la photographie, quelle sainte figure, c'est un saint, un saint ! - Et elle baisa le portrait.
— En effet, dis-je me mordant les lèvres, c'est un saint homme. - Oh ! oui ! J'allai à un guéridon et prenant une photographie du dévergondé cardinal. - Tenez, ma sœur, prenez celle-là. Je crus qu'elle s'effondrait en remerciements.
Je la fis asseoir et lui débitai un tas de bêtises selon mon habitude, mêlées de dévotion. L'adoratrice d'Antonelli était en train de m'apprendre à dire le chapelet quand on annonça Cresci et je dus la quitter. Bon, voilà que mon couvent se trouve être sous la protection du cardinal-diacre.
M'étant affublée d'une robe de laine extra-fine, toute flottante, toute drapée, comme celle de la statue d'Agrippine du Capitole, seulement, au lieu de passer les bras dans les manches, je les passai dans deux couvertures faites un peu au-dessus du coude à l'intérieur du bras (je m'exprime mal sans doute) de sorte que les manches restèrent flottantes. Je mis en outre un chapeau et une aumônière et allai avec tous les miens reconduire Collignon qui part à deux heures. De là on alla chez Bienmüller, le photographe de Ma Majesté, et je posai quatre fois.
Prenant un pan de ma draperie je m'en couvris la tête, ce qui, aidé par l'élévation du chapeau, produisit un effet charmant en m'encadrant la figure, de larges plis diaphanes et gracieux. J'ai posé assise sur un rocher, la tête appuyée sur le coude, le bras nu et le cou noyé dans l'ombre si douce de la laine blanche. Une robe d'Agrippine, un voile à la religieuse... émancipée, des talons Louis XV et assise sur un rocher ! Eh bien je vous assure que l'effet est charmant. Après m'être encanaillée pendant une heure à faire de la familiarité avec ce photographe et avec Madame sa femme, je rentrai et on me servit Le Figaro, le titre du premier article me fit sourire de surprise, je le lus et, le coupant soigneusement, je l'attache ci-après.
[La suite est l'article du Figaro sur le Cardinal Antonelli, transcrit en détail dans le journal]
Collignon s'appitoyait sur le sort de Pietro et me conseillait de bien réfléchir et de lui dire oui ou non au lieu de traîner et de tourmenter. - Si je le renvoie, m'en donnerez-vous un autre ? - Non, dit ma tante, mais tant que vous aurez celui-là vous n'aurez pas d'autre. Elle a peut être raison, et je réfléchissais déjà au discours du renvoi, quand l'article du Figaro est venu renverser toutes ces réflexions.
Lisez-le et vous comprendrez tout. Quant à moi, à fur et à mesure que je lisais, je sentais de plus en plus l'amour pour Pietro. Nièce du pape ! Et de quel pape ! Et Collignon qui me conseille de me décider vite. - On ne peut s'asseoir sur deux tabourets, dit-elle, on tombe au milieu.