Il est deux heures, je ne me trouve pas de place... tenez puisque je dis tout, ne vous indignez pas. Un instant j'ai pensé que... bon je m'arrête. Vous comprenez tout de même. Je l'ai donc cru mais un instant seulement, car... car je ne désire pas *un...* Antonelli, mais je désire Antonelli.
Pourquoi encore cette disgrâce ! Pourquoi ce n'était jamais ainsi ? Est-ce que par hasard ce serait ça qu'on nomme amour ?
J'ai cru aimer mais je me passais de celui que je pensais aimer, je le regrettais, je m'ennuyais un peu. Voilà tout. Exceptons toujours le duc qui par son rang et sa fortune, est presque l'égal d'un roi, exceptons-le. Il est au-dessus de tout cela.
Je pense et je ne sais pas écrire ce que je pense.
Non, écoutez-donc, est-ce que ce serait du vrai amour ? Il serait bien mal placé, alors. On ne le place pas où on veut.
Tenez, je ne suis pas maîtresse de moi-même, je ne pense plus, je...
Jamais ce n'était ainsi I Je pense à lui, je veux le voir... Je ne vis plus. Oh ! c'est bien étrange, bien étrange.
Mon Dieu, faites jour dans mon esprit.
Oh ! *peccato* je crois que... que je l'aime. Non, non, non ! Ah ! attendez donc, c'est que c'est une chose sérieuse à dire... Et pourquoi l'ai-je dite si souvent sans m'en soucier autant que ce soir ?... Parce que ce soir c'est autre chose... Dix fois je me dis que je rêve, et dix fois cette puissance inconnue m'envahit et je suis forcée d'avouer que ce n'est pas comme avant, que c'est étrange.
En ce moment encore je crie non et au bout d'un instant je crierai oui.
Voilà trois jours que je vois, comme dans ma glace, toutes les circonstances de notre connaissance avec ce garçon.
Je... je sais seulement que c'est tout nouveau. Aussi je ne veux pas déclarer une pareille chose à brûle-pourpoint. Je ne dis encore rien mais... c'est bien extraordinaire.
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*A peine ai-je écrit que je suis prête à crier que ce n'est pas vrai !*
*Toutes ces choses que je trouvais étranges ne le paraissaient que parce que c'était la première ou la seconde fois. A présent je suis habituée à ces bêtises.*
Je ne m'explique pas cet état, on dit que lorsqu'on commence à vraiment aimer on est ainsi... On se sent *toute neuve...* Ah ! Je mets trois quarts d'heure à écrire une page.
Oh ! c'est vraiment...... bizarre.
J'écris pour hier. Hier c'était un grand jour pour M. Chocolat [MOTS rayés] qui a fait sa première communion. Il a reçu cinquante francs et une montre à remontoir avec une chaîne. Chocolat se promène avec sa veste déboutonnée, dardant sur Triphon des regards de triomphe car Triphon est un homme et n'a pas de montre, ayant vendu la sienne pour jouer. Ambroise, Félix, Marie, Anne, Triphon [MOTS rayés] et le cuisinier en sont jaloux, Amélie n'a pas encore le droit et Chocolat triomphe. Chocolat est un homme heureux. Je l'attache définitivement à ma personne.
Nous sommes sorties pour voir les processions ; dans celle de Saint-Étienne était Chocolat, avec le plus gros cierge possible. Nous voyons Hasford à la musique et je rentre fatiguée. Pas même Galula !
J'étais fatiguée et triste tout en me préparant à manger des fraises à la crème, quand on annonça le comte Laurenti, je n'eus pas le temps de dire non, il entrait déjà, j'étais pire qu'en peignoir et les cheveux tout défaits. J'ouvris la fenêtre et sautai dans le jardin. Il n'a vu que deux pieds et un bout de queue blanche.
Je courus passer ma robe olympe, qui est encore plus jolie sans corset ; quant à la coiffure c'est celle de toujours, les cheveux autour de la tête et deux grandes boucles naturellement bouclées devant, comme chez la Vénus Capitoline.
On parla de Saetone. On me fit chanter.
A minuit je montai et Dina vint souper avec moi pendant qu'Amalia racontait des histoires. Cette fille assure qu'il n'y a pas au monde des hommes qui aiment avec autant de constance, d'idolâtrie et de respect que les Romains.
Vous convenez aisément que je trouvais cela du plus haut intérêt. D'ailleurs restée seule j'allais d'abord fermer les portes puis ouvrir mon chiffonnier et prendre le portrait.
C'est de plus en plus étrange, je ne peux pas m'en arracher, ces yeux si doux et si profonds m'attiraient irrésistiblement et je finis par appuyer sur cette image des lèvres amoureuses et tremblantes avec tant d'amour et de passion que jamais, jamais je n'ai osé l'embrasser ainsi, j'avais peur, c'est pour cela peut-être qu'il n'a pas compris ce que je sentais. Le portrait parut s'animer, je le regardais renversée dans le fauteuil, exaltée, enivrée amoureuse... Puis je fermai les yeux pour passer dans une autre vie, je savais bien que je ne pourrais écrire un mot. Deux heures sonnant à la tour me réveillèrent de cette extase.
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Mes bons amis, apprenez une fois pour toutes que lorsqu'on aime vraiment, on ne varie pas selon la température, l'heure ou l'humeur.
A quoi donc sert la volonté, la sympathie, si je ne puis l'attirer vers moi ! Est-il possible qu'il m'ait oubliée ! Comment, c'était lui qui aimait et c'est lui qui oublie, qui délaisse ! Oh ! mais, mais s'il aimait il n'aurait qu'à écrire. Oh ! Il m'a donc tout le temps trompée ! Et, folle de colère, d'incertitude et d'amour, je me jetai à genoux devant mon lit en invoquant Dieu, mes chapelets à la main : Je vais me prosterner soixante fois comme à Rome, je vais prier... Mais à la cinquième fois je m'arrêtai court : Qu'est-ce que je demande à Dieu ? Qu'il me rende Antonelli ? Pourquoi ? Est-ce que je l'aime assez pour lui sacrifier mes vanités de l'avenir? Non, mais... Non, il faut répondre la vérité. Je l'aime ou je ne l'aime pas assez pour être sa femme et pour renoncer à mes plans ? Non. Alors pourquoi ? Pour m'amuser ? Pour satisfaire un caprice ? Je puis le désirer ardemment, mais je ne dois pas le demander à Dieu. Dieu me punirait. Mais mon amour-propre ? N'importe, dès ce moment je ne puis plus prier. J'avais l'Evangile sous les yeux : il vous sera donné d'après votre foi. Oui, Dieu me donnerait car je croyais, mais c'est moi qui n'osais demander. Je me sentais injuste et en même temps je souffrais mais je ne pouvais plus prier ; et, étendue sur le tapis, je me trouvais dans un état d'abrutissement moral et physique qui me brisait horriblement, qui m'anéantissait.
Je me couchai après avoir longuement regardé le portrait tentateur.
J'ai rêvé toute la nuit de lui. Avant c'était le soir seulement, aujourd'hui c'est depuis le matin, je restais dans la salle à manger et je voyais à travers les murs et le bois du chiffonier le portrait dans son tiroir.
Pourquoi m'occuper de cela ? Pourquoi parler d'amour ? Pourquoi ne pas vivre tranquille ? Oh ! mais je ne peux pas, je ne vis plus, je ne puis rien faire. Oh I misère des misères ! Je m'anéantis ici pendant qu'il s'amuse là-bas !
Il ne m'a jamais aimée, ce n'a été que de la... bestialité ! Oh ! Et c'est moi qui l'aime, c'est moi qui m'humilie ainsi.
Est-ce de l'amour vrai, ou l'imagination ? La solitude, l'ennui, le souvenir de ses paroles brûlantes... c'est sans doute cela. D'ailleurs je nie l'amour comme un sentiment sérieux qui empêche toute pensée, toute action, qui absorbe toutes les facultés, qui ternit tous les plaisirs. Je subis son influence parce que je suis seule, je m'ennuie, je suis triste. Oh ! si cela continue en voyage et en Russie j'y croirai peut-être mais comme ça... Non, c'est honteux et..., d'ailleurs, cela n'est pas.
Quelle possibilité que j'aille aimer justement celui qui m'a aimé, que j'ai souffert seulement... Et si depuis le premier instant je l'ai aimé ? Je ne le sentais pas parce qu'il ne m'a jamais tourmentée, il s'est rendu tout de suite... Voilà pourquoi je ne me rendais pas compte.
Alors, c'est ça l'amour ? Non, je ne sais pas, c'est une idée seulement, l'imagination montée. Nous verrons, nous verrons. Je l'avouerais s'il m'avait donné le temps de le désirer, mais non il s'est déclaré de suite. De sorte que si même je l'aime à présent je n'en suis pas sûre, car il y a le dépit, l'inquiétude, l'amour-propre, la colère.
Je ne comprends rien de ce que j'écris. Je ne suis pas moi-même. Il faut partir.
Oh ! je ne me crois pas à moi-même. Je me suis si souvent trompée, Audiffret, Torlonia, qui sais-je encore ? Je crains de me tromper encore. D'ailleurs qui me presse d'avouer ?
Et avouer quoi ? Bêtise, bêtise ; c'est comme toujours, comme avant. Pourtant, jamais je n'ai rien senti de pareil... Belle affaire, je n'ai même pas eu le temps, j'ai dix-sept ans seulement. Non... d'ailleurs je ne comprends pas ce que je dis et la plume écrit si mal que c'est un supplice.
« Amor otiosae causa sollicitudinis » dit Publius Syrus, c'est-à-dire l'amour est un sujet d'inquiétude oisive. J'aimerais mieux le traduire ainsi : l'amour est une inquiétude causée par l'oisiveté.
Syrus dit beaucoup d'absurdités, mais voici quelque chose de vrai : «Amans ita ut fax agitando ardescit magis ». L'amant est comme un flambeau, plus on l'agite, plus il brûle.
Ce matin j'ai pris tous les bijoux convenables de maman et m'en parai. Des diamants, des perles, des émeraudes, des colliers de Samazes de Sibérie, de coraux, de lapis-lazuli, des grosses chaînes d'or. Je transportai tout cela chez moi et m'occupai jusqu'au dîner à essayer des robes et à me draper fantastiquement dans des étoffes lamées d'or, que j'ai achetées chez Ben Sadoum, de sorte que le général est venu et je ne suis pas descendue le recevoir.
Collignon est une étrange personne. Ne s'imagine-t-elle pas-à présent de bouder tout le monde !
Olga m'écrit une lettre pleine de Bibis. Je ne lui répondrai pas.
Foster écrit aussi.
Il n'y a qu'Antonelli qui n'écrive pas. D'ailleurs j'espère bien que je n'attends plus de lettre de lui.
Alors c'est comme ça ? Alors c'est fini ? Alors voilà ce que vaut l'amour ? Alors me voilà trompée... et compromise.
Ni position dans le monde, ni possibilité de s'en faire une !
Il est deux heures, je veille et pourquoi ? Pour regarder le portrait.
D'ailleurs tenez, qui me pousse à penser à toutes ces bêtises ? Vivons tranquille et pensons à la Russie.
Alors voilà que je dois me taire et oublier Antonelli ! Pas l'homme, mais l'aventure. Vivons sans penser à... à l'amour. Alors pourquoi depuis le matin ne penser qu'au soir quand on est seule et libre de regarder cette face italienne et de rêver !
Non, voilà. Ne pensons à rien, n'allons pas au devant de... du diable. S'il vient subissons-le, si nous ne pouvons pas le chasser mais, pour Dieu, n'allons pas au devant de lui.
Bien. Mais j'ai pris une telle habitude d'avoir toujours un diable dans la tête que je ne puis m'en défaire.
Ah ! écoutez, vous croyez que c'est si facile de dévorer des affronts comme celui-là. Soit, c'est un affront, mais ce n'est pas une raison pour s'inventer des amours...Le désœuvrement, que voulez-vous ? Fi ! vergogne ! Le désœuvrement !
Mais au fait, à quoi voulez-vous que pense une fille de mon âge ! A vivre comme j'aime. Oui, c'est le principal, mais on ne peut pas... on pense aussi à ce qui amuse, eh bien c'est l'amour qui m'amuse et j'y pense, tant pis !
Et on me méprise ! Et personne ne m'aime 1
Aller dans le monde, c'est le principal. Quand je serai comme tout le monde on n'osera plus m'insulter. Oui, ça c'est en général, mais en particulier il y a Antonelli.
Ah ! Dieu ! Faites-moi savoir la vérité !
Voilà que je m'imagine qu'il est enfermé. Quoi d'étonnant. N'a-t-il pas raconté que depuis sa sortie du couvent il a été toujours suivi par deux agents de son père ?
Mais pourquoi l'enfermerait-on ? Parce qu'on ne veut pas qu'il m'aime ? Parce que ses frères ne veulent pas que le cadet, en se mariant, s'accapare les bonnes grâces du père et du cardinal ?
Qui sait ?
Car enfin, il n'est pas possible qu'il ait toujours menti ? Il n'aurait rien dit à ses parents, et ceux-là n'auraient fait aucune démarche par conséquent. Je le répète pour la centième fois déjà.
O mystère, car je m'obstine à voir un mystère dans tout cela.
Je ne peux donc pas croire que les réponses de Nice n'étant pas satisfaisantes, ces satanés prêtres lui aient défendu de m'aimer et lui leur ait obéi ?
Et pourtant c'est le plus vraisemblable. Alors quel est donc cet amour, quel est donc cet homme ?
Il pensait par le mariage s'affranchir du joug de sa famille, oui, il me l'a dit.
Oh ! que je suis impatiente de partir, de me secouer, d'en finir avec cette existence misérable. Es soda mords numini, vita ingla-ris. Toujours P. Syrus. Oh. Oui c'est vrai. La vie ignorée, sans éclat et sans mérite est pire que la mort.
Aussi c'est cette vie qui me donne des pensées stupides. Aimer c'est très bien. Mais aimer ceux qui ne vous aiment pas et vous font des saletés ! Aimer un homme que je n'ai pas aimé quand il m'aimait, l'aimer quand il me traite ainsi !
Et, qui sait, peut-être l'ai-je aimé tout le temps.
Inutiles dissertations, perte de temps, d'encre et de papier.