Friday, 9 June 1876
Löbbecke writes this morning — he is in correspondence with Maman — that in a few days he will have his leave, and since Maman is going to Schlangenbad, he will go there with his horses, which will be at Mademoiselle Marie's disposal, along with a saddle — his sister's — in case I do not bring my own. It promises to be charming. And Foster making me the same proposals for Spa, and Russia waiting for me! Come, I shall write to Foster.# Vendredi 9 juin 1876
Je fais bien d'écrire mes impressions sur l'heure, car en relisant mon séjour de Rome et mes perturbations lors de la disparition de Pietro, je suis tout étonnée d'avoir écrit tant de... vivacités. Je lis et je hausse les épaules, je ne devrais pas m'étonner pourtant moi qui sais comme on me monte facilement la tête. Il est impossible pourtant... il parait que c'est possible puisque je l'ai écrit. Il y a des moments où je ne sais ni ce que je déteste, ni ce que j'aime, ni ce que je désire, ni ce que je crains. Alors tout m'est indifférent et je tâche de me rendre compte de... de tout et alors il se produit un tel tourbillonnement dans mon cerveau que je secoue la tête, bouche les oreilles et aime bien mieux mon abrutissement que ces recherches et ces explorations de moi-même. Pourtant, tout ce que j'ai dit tranquillement je le pense encore.
J'ai encore envie de répéter tout ce que j'ai dit d'Antonelli. J'ai répondu à de Daillens et à Barnola. Comme d'habitude je suis allée au jardin après dîner, avec Collignon et Dina. Bihovetz et la Daniloff nous y trouvèrent et vers dix heures notre cercle a été augmenté de mes mères et de Walitsky qui reviennent de Monaco. Walitsky a télégraphié à Antonelli lui annonçant un gain de deux mille francs. A Rome, ils s'amusaient à calculer ensemble leurs gains futurs. Comme je n'ai fait que lire mon propre journal, je ne trouve rien à dire. Ah ! si, il pleut à verse.
Écoutez, il est bien entendu n'est-ce pas, une fois pour toutes, que je ne fais tout ce tapage mental pour Antonelli, qu'à cause de l'insulte. D'ailleurs, on le voit bien, tant qu'il a été *comme il faut* je n'ai rien dit, sinon je que je le trouvais sympathique et que, s'il était conforme au programme, je le prendrais avec le plus grand plaisir. Mais qui ne croirait pas à ma place ? Vous qui avez tout lu vous devez me comprendre. Je restais au jardin et je me figurais qu'il allait venir... puis des rêveries chez moi. Voilà que je me suis rappelée de Larderei, de Doria et d'autres inconnus, et de Pietro très connu ; Pietro à moi ; dans cet état-là, je ne l'aime pas du tout, il me paraît même misérable, tandis que les autres me paraissent adorables, embellis par le voile de l'inconnu. D'ailleurs il suffit à Pietro d'être avec ces autres, avec des dames à la mode et de parler comme un lion pour qu'il me paraisse beaucoup mieux. N'oubliez pas qu'avant tout je suis vaine et orgueilleuse.
C'est vexant tout de même d'être là m'ennuyer et à penser à Antonelli, tandis que lui ne pense pas à moi, voit ses amis et s'amuse à Rome. S'il m'aime, je ne le comprends pas. C'est un amour qui me fait injure seulement. Pensez donc, il ne fait rien pour moi, rien pour me voir ; je ne le comprends pas. Tenez, à présent que j'ai tout lu je me comprends bien, je me tourmentais parce qu'il me disait qu'il m'aimait et agissait tout autrement. Cette incertitude m'énervait horriblement, je ne savais que penser. A présent me voilà calmée, je ne m'accuse de rien, il était naturel que j'agisse et pensasse comme j'ai agi et pensé, mais le moment est passé. Au lieu de toutes ces incertitudes j'aime mieux me dire de suite qu'il ne m'aime pas. Voilà sur ma foi une drôle de chose, est-ce à moi de me tourmenter ? Quand un homme aime, il demande en mariage et épouse si on l'accepte. C'est si simple. Antonelli ne m'aime pas. Sur ce point je suis tranquille. Et je dis encore une fois, qu'Antonelli est un homme méprisable. Comment, je dis oui et il me plante là ! D'ailleurs assez de cela. C'est expliqué, commenté, on le sait par cœur.
*Il ne me reste qu'un grand dépit de cette tache dans ma vie.* Et, si je suis fâchée, c'est de voir que mon existence est toute tachée de non-réussite. Vous comprenez, j'avais mis une espèce d'orgueil à me faire une vie toute belle et glorieuse. Je la regardais avec cet amour égoïste du peintre qui travaille au tableau dont il veut faire son chef-d'œuvre. Retenez bien ces paroles doublement soulignées, elles sont la vraie et la plus grande cause de tous mes ennuis, et l'expression et l'explication exactes de tous mes chagrins passés, présents et futurs. Je suis faite si étrangement que je regarde ma vie comme une chose qui m'est étrangère, et j'ai mis dans cette vie tout mon bonheur et tout mon orgueil. Si ce n 'était cela, je serais femme à me soucier de rien. Retenez-donc bien ces paroles, elles expliquent tout et m'évitent l'ennui de raconter mes sentiments et de les expliquer. Pour la première fois de ma vie j'ai expliqué et la cause de mon désespoir à propos du pavillon l'an passé et de tout, tout en un mot. Retenez-les donc, ces paroles, comprenez aussi bien que moi cette idée abstraite.