Sunday, 4 June 1876
# Dimanche, 4 juin 1876
Quand Jésus guérit le lunatique, ses disciples lui demandèrent pourquoi ceux qui y avaient essayé, n'ont pas pu le guérir. Et Jésus leur répondit :
— C'est à cause de votre incrédulité, car en vérité je vous dis que si vous aviez de la foi aussi gros qu'un grain de moutarde vous diriez à cette montagne : Transporte-toi d'ici-là ; et elle s'y transporterait et rien ne vous serait impossible.
A la lecture de ces paroles je fus comme illuminée et pour la première fois peut-être je crus en Dieu. Je me levai ne me sentant plus, je joignis les mains, je levai la tête, je souriais, j'étais en extase.
Oh ! oui, j'ai cru, j'ai dit à Dieu que j'avais la foi, j'ai compris d'où me venaient les disgrâces, de mon manque de foi, de mes doutes sacrilèges. Oh ! jamais, jamais je ne douterai plus. Pas pour mériter quelque chose, mais parce que je suis convaincue, parce que je crois ! Si j'ai douté ce n'est presque pas ma faute, je n'avais jamais lu les Écritures. Jusqu'à l'âge de douze ans on m'a gâtée, on a fait mes volontés mais on n'a jamais songé à mon éducation (j'avais des gouvernantes depuis l'âge de deux ans). Maman n'était pas capable, elle-même elle sait peu, elle croit par superstition et il ne faut rien chercher chez elle. A douze ans je demandai des maîtres, on m'en donna, j'ai pris des leçons et ce fut tout. Je rédigeai le programme moi-même. Je dois tout à moi-même, on ne faisait que payer les leçons.
Après cet élan enthousiaste, j'eus peur, peur de tomber dans l'exagération, peur du couvent. Oh ! non, j'étais transformée, j'étais joyeuse. Aussi je dormis bien et me réveillai plus calme. J'ai diable sait pourquoi le pied gauche enflé, cela m'ennuie. Pendant que je peignais la main de Collignon (7' séance) ma tante entra avec une lettre pour moi. Mais je ne crus pas un instant qu'elle vînt de Rome, je ne l'ai pas cru car j'avais trop peur de me tromper. Je me troublai néanmoins. C'est Ricardo qui m'écrit de son château en Savoie, près de l'Isère.
Ma tante a reçu seize mille roubles et tout le monde est allé à Monaco.
Bibi vient pendant le dîner et après on va chez moi et on soulève une question religieuse qui met en mouvement tous mes dictionnaires et provoque des débats très intéressants, entre moi, Collignon et Bihovetz. Dina nous interrompait par des histoires de Galula ou de Marcelle. J'étais tout entière au sérieux, nous avons feuilleté la Bible, recherché les commencements de l'église, l'église de Jésus. Les premiers papes, les premières sectes du II^e^ et III^e^ siècle. Les Montanistes et les Novatiens qui ont les premiers réfuté la confession. D'ailleurs on sait que la confession a existé presque depuis le commencement du monde, chez les prêtres égyptiens.
Quant au christianisme, elle ne fut obligatoire qu'à la suite de quelque crime et alors elle était publique. Ce n'était pas toujours commode ; aussi dès le III^e^ siècle fut-elle secrète mais toujours volontaire. Ce n'est qu'en 1215 au troisième concile de Latran qu'innocent III la décida obligatoire une fois par an. Moi je crois que la confession est une bonne chose, puisque son besoin s'en est fait sentir, qu'elle n'a été ni inventée ni imposée, mais le besoin s'en est fait sentir. Seulement ce qui est infâme et absurde, c'est l'achat des indulgences.
En général, le prêtre n'a pas le droit de pardonner.
Jésus avait donné ce pouvoir à ses apôtres, mais ses apôtres étaient des saints tous inspirés du souffle divin. Tandis que leurs successeurs ne sont que de simples hommes qui sont institués pour servir dans les églises et avoir autant que possible soin des âmes. Ils ne peuvent pas pardonner, et à plus forte raison vendre ce pardon. A ce compte-là chaque scélérat peut faire les plus grandes vilenies et monter droit au ciel en payant !
— Ce que vous lierez, sera lié ; et ce que vous délierez sera délié. C'est en se fondant sur ces paroles que les prêtres se sont arrogés le droit d'absoudre.
Avouez que c'est tiré par les cheveux.
Puis on a soulevé la question de Jean XIII qui fut, dit-on, une papesse. Je suis forcée d'avouer que cette fable n'est confirmée nulle part. Et pourtant M. Cornélius, le beau-père de grand-papa a, un jour qu'on parlait de cela, tiré de sa splendide bibliothèque un manuscrit latin et en traduisit le passage qui parlait de la cérémonie de l'élection du Pape, et à quel propos cette cérémonie a été instituée. Le vieux Cornélius était très savant. Et moi-même j'ai vu au Vatican une chaise fort extraordinaire qu'on m'a dit être celle de la cérémonie de laquelle on s'assure du sexe du pape à son élection.
D'ailleurs ne lui adresse-t-on pas cette question : Habeas... ?
Pour que les discussions ne nous rembrunissent pas trop, je lisais tout à coup au milieu d'une phrase sur la théologie une maxime de La Rochefoucauld et ces paroles profanes contrastaient si fort avec les autres qu'on éclatait de rire. C'était comme du velours noir à côté du satin blanc.
L'absence diminue les passions médiocres et augmente les grandes comme le vent éteint les bougies et allume le feu.
Voilà qui est frappant. Ah ! si toutes les maximes étaient aussi vraies et aussi justes.
Oh ! Antonelli ! Qu'il soit maudit pour sa faiblesse et sa lâcheté ! Il est absurde de penser qu'il m'ait trompée, car dans ce cas il n'en aurait pas parlé à ses parents et ces gens de leur côté ne feraient aucune démarche. Mais comment expliquer ce silence ? Je l'explique, moi. On l'a renvoyé de Rome, c'est plus que probable. Mais quel cœur lâche ! Oh ! non, il ne m'aime pas, les gens les plus faibles puisent de l'énergie dans leur amour. Surtout un amour partagé, car enfin il ne sait pas que je ne l'aime point. Comment aimer un pareil homme ?
Ne m'a-t-il pas répété dix fois, sans que je le lui demande,
— Je viendrai à Nice, je vous écrirai tous les jours.
Mais on lui a défendu de m'aimer et il a obéi.
Dieu ! qu'ont-ils donc écrit de Nice !
O rage, ô honte !
Oui je crois en Dieu, en Jésus-Christ mais cela ne veut pas dire que Dieu fasse attention à moi. Sans doute il me voit il m'entend mais il ne m'exauce pas.
Et pourtant lorsque cette femme vint le prier de guérir sa fille n'a-t-il pas répondu, voyant sans doute le fond de son âme : « O femme, ta foi est grande et miséricorde te sera faite. »
Ne voit-il pas quelle est ma foi et ne fera-t-il pas miséricorde ?
Hier, je joignais les mains, je levais les yeux au ciel et je suppliais Dieu de faire que je m'oublie, que je ne pense pas à poser.
Je voulais ne penser qu'à Dieu et j'ai pensé à lui seul, et il m'a entendue et comprise.
Tout est changé depuis hier. Avant je priais par désespoir, à présent je prie par conviction.