Saturday, 3 June 1876
# Samedi, 3 juin 1876
Tout à l'heure en sortant de mon cabinet de toilette je me suis superstitieusement effrayée. J'ai vu à côté de moi une femme vêtue d'une longue robe blanche, tenant une lumière à la main et regardant la tête un peu inclinée d'un air plaintif et souriant, comme ces fantômes malheureux des légendes allemandes. Rassurez-vous ce n'était que moi réfléchie dans une glace. Je voudrais devenir actrice, sans le vouloir je pose admirablement et je puis prendre tous les airs et toutes les nuances imaginables.
Bihovetz a passé la soirée avec nous. J'ai raconté Pompeï. Puis... puis toujours la même chose. A peine chez moi mon esprit protégé pour un instant par la présence d'un étranger, fut de nouveau assailli par toutes ces douloureuses pensées qui ne me quittent pas. Mon cœur s'est gonflé et, misérable et anéantie, je me couchai comme un chien par terre.
Mon Dieu, je ne demande plus ce que j'ai fait. Je vous prie seulement de me pardonner et de me sauver.
Oh ! j'ai peur, j'ai peur qu'un mal physique ne procède de toutes ces tortures morales.
Ah ! Dieu, Dieu en colère, pardonnez le mal que j'ai pu faire, volontairement ou involontairement.
Pardonnez-moi, cessez mon martyre !
Pourquoi tout se tourne contre moi !
Oh, le mépris de la société m'était un grand chagrin, pourquoi faut-il qu'il soit augmenté d'un chagrin personnel !
Pardonnez-moi de pleurer, il y a des gens plus malheureux que moi, il y a des malheureux qui manquent de pain tandis que moi je dors dans un lit de satin et de dentelles, qui déchirent leurs pieds nus sur les pierres du pavé tandis que moi je marche sur des tapis de velours, qui n'ont que le ciel pour couvert, tandis que moi j'ai au-dessus de ma tête un plafond de satin bleu !
C'est peut-être pour mes larmes que vous me punissez, Bon Dieu ! Faites-donc que je ne pleure plus !
A tout ce que je souffrais déjà vient se joindre un affront personnel, une honte pour mon orgueil et mon âme !
— Le comte Antonelli l'a demandée en mariage, mais il a changé d'avis et s'est retiré.
Voyez comme les bons élans sont récompensés ! Au lieu de faire de la coquetterie j'ai été droite et simple, j'avais peur de chagriner un cœur aimant. Dieu m'en punirait, pensais-je. Oh ! si vous saviez quel sentiment de profond désespoir s'empare de tout mon être, quelle indicible tristesse, quand je regarde autour de moi, tout ce que je touche s'évanouit, s'écroule.
Dès que j'ai eu connaissance de la raison le Malin Esprit sans doute m'a soufflé dans le cœur l'ambition, l'amour des plaisirs bruyants et la conviction d'un bonheur inévitable. Oh, si vous saviez !