Diary of Marie Bashkirtseff

# Lundi 8 mai 1876

It is raining and I spend my day playing the piano, reading, and above all grumbling, cursing, and complaining — now laughing, now weeping — so that there was laughter throughout, and I said the most extraordinary things as if they were trifles.

Il pleut et je passe ma journée à jouer du piano, lire et surtout maugréer, jurer et me plaindre, tantôt riant, tantôt pleurant, de sorte qu'on a ri tout le temps et je disais les choses les plus extraordinaires comme des riens.

In the evening we spoke again of the Sapogenikoffs, of Yourkoff, and of the whole affair. Collignon, who thought that — seeing her adoration for my Graces — I would take back what I had said, or at least hold my tongue, was very astonished to see me repeat everything and remind her that I had already said it to her once before.

Enfin le soir on a reparlé des Sapogenikoff, de Yourkoff et de toute cette affaire. Et Collignon qui pensait que, voyant son adoration pour mes Grâces, je retirerais ce que j'en ai dit ou tout au moins me tairais, fut très étonnée de me voir répéter tout et lui rappeler de le lui avoir déjà dit une fois.

She is especially shocked by what Marie said to me on the terrace the day before her departure:

Elle est surtout choquée de ce que Marie m'ait dit la veille de son départ, sur la terrasse :

— In every family there is something of the sort (that is, a Yourkoff), and it is very good to have a declared lover — for when a woman has none, society says she belongs to everyone.

— Dans toutes les familles il y a cela (c'est-à-dire un Yourkoff) et c'est très bien d'avoir un amant déclaré, car lorsqu'une femme n'en a pas, le monde dit qu'elle est à tout le monde.

— Marie has changed a great deal since then, said Collignon, with great confidence in her own wholesome influence on the girl.

— Marie a beaucoup changé, depuis ce temps-là, dit Collignon avec beaucoup de confiance dans son influence salutaire sur la fille.

— But it was not "then," Mademoiselle — it was one day before her departure.

— Mais ce n'était pas dans ce temps-là, Mademoiselle, c'était un jour avant son départ.

— Impossible!

— Pas possible !

— Then I invented it.

— Alors je l'ai inventé.

— What a notion, my dear child...

— Quelle idée, ma chère enfant...

— Well! from the tone in which you speak... but as to the past — look here, you no doubt remember what I told you about my displeasure, when I came to complain to you of those young ladies' intrigues with their chambermaid Mélanie, regarding information gathered about Audiffret?

— Eh ! du ton que vous parlez... mais quant au passé, tenez, vous vous souvenez sans doute de ce que je vous ai raconté à propos de mon mécontentement, quand je suis venue me plaindre devant vous des tripotages de ces demoiselles avec leur femme de chambre Mélanie à propos d'informations sur le compte d'Audiffret ?

— No — what?

— Non, quoi ?

— You no longer remember... it was one evening when we were walking along the Promenade on foot and I was advising Marie to marry Antonoff.

— Vous ne vous souvenez plus... c'était un soir que nous allions par la Promenade à pied et que je conseillais à Marie d'épouser Antonoff.

— You know, I was saying to her — he has a coupé, a victoria; you are only two, and when you are three, there is a seat on the bench. I was speaking of the child she might have — but mistaking my meaning, Marie said to me:

— Tu sais, lui disais-je, il a un coupé, une victoria, vous n'êtes que deux, et quand vous serez trois, il y a une place sur la banquette. Je parlais de l'enfant qu'elle pourrait avoir, mais se trompant à mes paroles Marie me dit:

— Oh! my dear — Pépino is too big to sit on the bench.

— Oh ! ma chère, Pépino est trop grand pour se placer sur la banquette.

Collignon is horrified, and I relish her state. I am not being malicious — the Sapogenikoffs tell their affairs to everyone and have told them to Collignon. Besides, I have often told them what I think of their way of thinking, and that does not prevent me from being fond of them.

Collignon est horrifiée, et je jouis de son état. Je ne fais pas de la médisance, les Sapogenikoff racontent leurs affaires à tout le monde et les ont racontées à Collignon. D'ailleurs je leur ai souvent dit ce que je pense de leur façon de penser, et cela ne m'empêche pas de les aimer.

My dominant thought is the telegram — I await it with very marked cardiological palpitations (from the Greek: kardia, heart, and algos, pain).

Ma pensée dominante est la dépêche, je l'attends avec des palpitations *cardiologiques* (des mots grecs, Kardio , cœur et algos douleur) très marquées.

This evening Maman spoke of Pietro at length to my aunt; idleness, boredom, and solitude make him appear very attractive to me, and I wonder whether I shall once again be disappointed. Well! no doubt — it is my lot in this world.

Ce soir maman a beaucoup parlé de Pietro, à ma tante; le désœuvrement, l'ennui, la solitude me le font voir très beau et je me demande si je vais encore être désappointée. Hé ! sans doute, c'est mon métier ici-bas.

Ah — I remember the charming dream I had last night. I was sitting on the top step of a staircase with Prince Doria, who was making me a declaration of love, and I was so happy that it left an agreeable impression on me for the whole day. Yet I did not think at all of my bête noire.

Bon, je me souviens du rêve charmant que j'ai fait cette nuit. J'étais assise sur la première marche, en haut d'un escalier, avec le prince Doria qui me faisait une déclaration d'amour et j'en étais si heureuse qu'il m'en est resté une impression agréable pour toute la journée. Pourtant je n'ai pas du tout pensé à mon épouvantail.

It is a very amusing story, this affair with Pietro... But — look here, just at this moment an idea comes to me which seems to me the true explanation of everything; listen then: he loves me, but reason commands him — because of that very love — to be entirely submissive and obedient towards his parents, who are not opposed to his plan but maintain a prudent reserve, both to ascertain everything and to keep in check their young torment who has caused them so much grief and so much trouble.

C'est une histoire très drôle que celle avec Pietro... Mais... tenez, en ce moment même il me vient une idée qui me paraît être l'explication vraie de tout, écoutez donc: il m'aime, mais la raison lui commande, à cause de cet amour même, d'être tout à fait soumis et obéissant envers ses parents qui ne sont pas contraire à son projet, mais observent une prudente réserve tant pour s'assurer de tout que pour tenir en bride leur jeune tourment qui leur a donné tant de chagrins et tant d'ennuis.

But now I shall say that all this is very wise and very foolish. For I am not a wretch one can take or leave without my thinking of making a move. This wisdom of Pietro's wounds me and makes me doubt his love — besides, I am not complaining of his slowness (if slowness is all there is), for by pressing me he would make me, in a moment of domestic spite, commit some incorrigible folly; whereas this way I reflect. My nose is itching... what if it were the cardinal? And what do I care?

Mais à présent je vais dire que tout cela est très sage et très fou. Car je ne suis pas une misérable qu'on peut prendre ou laisser sans que je songe à faire un mouvement. Cette sagesse de Pietro me blesse et me fait douter de son amour, d'ailleurs je ne me plains pas de sa lenteur (s'il n'y a que lenteur) car en me pressant il me ferait, dans un moment de dépit domestique, faire une sottise incorrigible; tandis qu'ainsi je réfléchis. Le nez me démange... si c'était le cardinal ? Et que m'importe ?

I have the weakness of finding excuses for him — he does not write because he expects me at the races; but then I need to know the date, for he does not know that Nainer has written to me about it; and in order for me to know the date I must receive a telegram, and this telegram I should receive tomorrow or never, the races being fixed for next Thursday.

J'ai la lâcheté de lui trouver des excuses, il ne m'écrit pas parce qu'il m'attend aux courses, mais... encore, faut-il que je sache la date, car il ne sait pas que Nainer m'en a écrit, et pour que je sache la date, il faut que je reçoive une dépêche et cette dépêche je dois la recevoir demain ou jamais, les courses étant fixées à jeudi prochain.

But he will not send it — just as he did not send his portrait which he had promised to Maman.

Mais il ne l'enverra pas, comme il n'a pas envoyé son portrait qu'il avait promis à maman.

I was about to begin a series of explanations to convey what my vexation and anger are — but I content myself with a long sigh.

J'allais commencer une série d'explications pour faire comprendre quel est mon dépit et ma colère mais je me contente de pousser un grand soupir.

Was it necessary for me to set about detesting Bruschetti — a man of heart, a man of intellect, a serious man — in order to demean myself with this young pup, chtchenok1 as they say in Russian — chtchenok is a very expressive word that translates into French as jeune chien, which conveys neither its character nor its true meaning.

Fallait-il m'être mise à détester Bruschetti qui est un homme de cœur, un homme de tête, un homme sérieux, pour me salir avec ce *jeune chien* *chtchenok* comme on dit en Russie, *chtchenok* est un mot très expressif qui se traduit en français par jeune chien ce qui ne rend ni son caractère ni son vrai sens.

To everything that is happening to me now I present a calm and contemptuous face — but at moments I shut myself in to weep. I am stupefied for the moment; would that this stupor cease only to give place to joy. Ah! I doubt it.

A tout ce qui m'arrive à présent je présente une figure calme et méprisante, mais par moments je m'enferme pour pleurer. Je suis abrutie pour le moment, puisse cet abrutissement ne cesser que pour faire place à la joie. Ah ! j'en doute.

With Antonelli, it would be a humiliation far more outrageous than the imaginary foolishness with Audiffret. Audiffret said nothing, did nothing — I had worked myself up, and seeing that things were not as I had arranged them, I fell into a rage. Besides, the affair with Audiffret was more a matter of acquaintance, as I have already said. That is why I cried out, howled, and raged so much — love had little to do with it, and only on my side. Whereas here it is different: there is no affront like those you know of — there is, you will say, a greater affront and insult! Yes — but one that has nothing to do with my torment, and which for that reason seems to me, comparing it with the others, mild and agreeable.

Avec Antonelli, ce serait une humiliation bien autrement outrageante que la bêtise imaginaire avec Audiffret. Audiffret n'a rien dit, rien fait, je m'étais monté la tête et voyant qu'il n'en était pas comme j'avais *arrangé,* je m'étais mise en colère. D'ailleurs avec Audiffret ça été plutôt une histoire de connaissance, comme je l'ai déjà dit. C'est pour cela que j'ai tant crié, hurlé, ragé, l'amour n'y a été mêlé que fort peu et de ma part seulement. Tandis qu'ici, c'est différent, il n'y a aucun affront comme ceux que vous savez, il y a direz-vous un affront et une insulte plus grande ! Oui, mais qui n'ont pas rapport avec mon tourment, et qui pour cette cause me paraissent, les comparant avec les autres, doux et agréables.

Mild and agreeable comparatively — because amorous affronts are only more or less painful amusements in comparison with the other affronts: outrageous, humiliating, vile, hideous, abominable!

Doux et agréables comparativement, et parce que les affronts amoureux ne sont que des amusements plus ou moins douloureux en comparaison avec les autres affronts outrageants, humiliants, sales, hideux, abominables !

My heart beats at the thought that tomorrow my doubts will be resolved — for good or for ill.

Mon cœur bat à la pensée que demain cesseront mes doutes, pour le bien ou pour le mal.

Besides, I consent to accept the injury provided the world knows nothing of it — it might compromise me. Before my own family — pah! But the world, all the world, the filthy brutes who compose what is called the human race.

D'ailleurs je consens à accepter l'injure pourvu que le monde n'en sache rien, cela pourrait me compromettre, par devant les miens, peuh I Mais le monde, tout le monde, les sales brutes qui composent ce qu'on nomme le genre humain.

My God — I am perhaps the first of those filthy brutes, but I believe in nothing good from human beings. I believe in friendship — on my own part: to oblige a friend I would do anything, travel to Paris, to Russia, to the devil, provided I have the means; and I would not regard it in the least as a service that must be repaid in kind, for I would do it because it pleases me to be of service and to do good — I would do it, therefore, out of self-interest. I would ask and above all expect no gratitude — for I believe that friendship such as I profess is as unfindable and chimerical in others as a four-legged ostrich. Deplorable maxims for so young a child, the hypocrites and those not yet betrayed by their friends will say.

Mon Dieu, je suis peut-être la première de ses sales brutes mais je ne crois en rien de bon des hommes. Je crois à l'amitié, de ma part; pour obliger un ami je ferais n'importe quoi, un voyage à Paris, en Russie, au diable, pourvu que j'en aie les moyens, et je ne regarderais pas cela du tout comme un service qui doit être payé de même, car je le ferais parce qu'il m'est agréable de rendre service et de faire le bien, donc je le ferais par égoïsme. Je ne demanderais et surtout ne m'attendrais à aucune reconnaissance, car je crois que l'amitié telle que je la professe, moi, est aussi introuvable et chimérique chez les autres qu'une autruche à quatre pattes. Voilà de déplorables maximes pour une si jeune enfant, diront les hypocrites et ceux qui n'ont pas encore été trompés par leurs amis.

Deplorable but true. I have not been deceived, and yet I am as convinced of what I say as if I had been deceived a hundred times. It is not boredom and disappointments that make me speak thus — and if, at this instant, someone were to make me rich, honoured, respected, sought-after, I would not change my opinion; I would only close my eyes to all this filth and instead of stating my views as I do now, I would content myself with silence; perhaps even, carried away and giddy with happiness, I would cry out that everything is good, that everything is honourable — but that, I warn you, would be pure recklessness.

Déplorables mais vraies. Je n'ai pas été trompée et pourtant je suis convaincue de ce que je dis comme si je l'avais été cent fois. Ce n'est pas l'ennui et les déceptions qui me font parler ainsi et si, à l'instant, on me faisait riche, honorée, respectée, recherchée je ne changerais pas d'avis, seulement je fermerais les yeux sur toutes ces saletés et au lieu de dire comme à présent mon opinion, je me contenterais de me taire; peut-être même emportée et étourdie par mon bonheur je m'écrierais que tout est bon, que tout est honnête, mais ce ne serait, je vous en préviens, qu'un pur emportement.

Besides, such as it is, the human race pleases me, and I love it, and I am part of it, and I live among all these people, and on them depend both my fortune and my happiness.

D'ailleurs tel qu'il est, le genre humain me plaît et je l'aime et j'en fais partie et je vis avec tous ces gens et d'eux dépendent et ma fortune et mon bonheur.

On the vileness of the human race I would say what I said one day to Bensa.

Je dirais sur la saleté du genre humain ce que j'ai dit un jour à Bensa.

— All men are mad, he said to me.

— Tous les hommes sont fous, me dit-il.

— Well then, Monsieur — since all men are mad, it must be their natural state, and therefore they are not mad.

— Eh bien, Monsieur, puisque tous les hommes sont fous, c'est que c'est leur état naturel, donc ils ne sont pas fous.

Notes

Chtchenok (щенок) — Russian: puppy, young dog; as a term of contempt for a young man, it implies immaturity, recklessness, and lack of substance.