Journal de Marie Bashkirtseff

Il pleut et je passe ma journée à jouer du piano, lire et surtout maugréer, jurer et me plaindre, tantôt riant, tantôt pleurant, de sorte qu'on a ri tout le temps et je disais les choses les plus extraordinaires comme des riens.
Enfin le soir on a reparlé des Sapogenikoff, de Yourkoff et de toute cette affaire. Et Collignon qui pensait que, voyant son adoration pour mes Grâces, je retirerais ce que j'en ai dit ou tout au moins me tairais, fut très étonnée de me voir répéter tout et lui rappeler de le lui avoir déjà dit une fois.
Elle est surtout choquée de ce que Marie m'ait dit la veille de son départ, sur la terrasse :
— Dans toutes les familles il y a cela (c'est-à-dire un Yourkoff) et c'est très bien d'avoir un amant déclaré, car lorsqu'une femme n'en a pas, le monde dit qu'elle est à tout le monde.
— Marie a beaucoup changé, depuis ce temps-là, dit Collignon avec beaucoup de confiance dans son influence salutaire sur la fille.
— Mais ce n'était pas dans ce temps-là, Mademoiselle, c'était un jour avant son départ.
— Pas possible !
— Alors je l'ai inventé.
— Quelle idée, ma chère enfant...
— Eh ! du ton que vous parlez... mais quant au passé, tenez, vous vous souvenez sans doute de ce que je vous ai raconté à propos de mon mécontentement, quand je suis venue me plaindre devant vous des tripotages de ces demoiselles avec leur femme de chambre Mélanie à propos d'informations sur le compte d'Audiffret ?
— Non, quoi ?
— Vous ne vous souvenez plus... c'était un soir que nous allions par la Promenade à pied et que je conseillais à Marie d'épouser Antonoff.
— Tu sais, lui disais-je, il a un coupé, une victoria, vous n'êtes que deux, et quand vous serez trois, il y a une place sur la banquette. Je parlais de l'enfant qu'elle pourrait avoir, mais se trompant à mes paroles Marie me dit:
— Oh ! ma chère, Pépino est trop grand pour se placer sur la banquette.
Collignon est horrifiée, et je jouis de son état. Je ne fais pas de la médisance, les Sapogenikoff racontent leurs affaires à tout le monde et les ont racontées à Collignon. D'ailleurs je leur ai souvent dit ce que je pense de leur façon de penser, et cela ne m'empêche pas de les aimer.
Ma pensée dominante est la dépêche, je l'attends avec des palpitations cardiologiques (des mots grecs, Kardio , cœur et algos douleur) très marquées.
Ce soir maman a beaucoup parlé de Pietro, à ma tante; le désœuvrement, l'ennui, la solitude me le font voir très beau et je me demande si je vais encore être désappointée. Hé ! sans doute, c'est mon métier ici-bas.
Bon, je me souviens du rêve charmant que j'ai fait cette nuit. J'étais assise sur la première marche, en haut d'un escalier, avec le prince Doria qui me faisait une déclaration d'amour et j'en étais si heureuse qu'il m'en est resté une impression agréable pour toute la journée. Pourtant je n'ai pas du tout pensé à mon épouvantail.
C'est une histoire très drôle que celle avec Pietro... Mais... tenez, en ce moment même il me vient une idée qui me paraît être l'explication vraie de tout, écoutez donc: il m'aime, mais la raison lui commande, à cause de cet amour même, d'être tout à fait soumis et obéissant envers ses parents qui ne sont pas contraire à son projet, mais observent une prudente réserve tant pour s'assurer de tout que pour tenir en bride leur jeune tourment qui leur a donné tant de chagrins et tant d'ennuis.
Mais à présent je vais dire que tout cela est très sage et très fou. Car je ne suis pas une misérable qu'on peut prendre ou laisser sans que je songe à faire un mouvement. Cette sagesse de Pietro me blesse et me fait douter de son amour, d'ailleurs je ne me plains pas de sa lenteur (s'il n'y a que lenteur) car en me pressant il me ferait, dans un moment de dépit domestique, faire une sottise incorrigible; tandis qu'ainsi je réfléchis. Le nez me démange... si c'était le cardinal ? Et que m'importe ?
J'ai la lâcheté de lui trouver des excuses, il ne m'écrit pas parce qu'il m'attend aux courses, mais... encore, faut-il que je sache la date, car il ne sait pas que Nainer m'en a écrit, et pour que je sache la date, il faut que je reçoive une dépêche et cette dépêche je dois la recevoir demain ou jamais, les courses étant fixées à jeudi prochain.
Mais il ne l'enverra pas, comme il n'a pas envoyé son portrait qu'il avait promis à maman.
J'allais commencer une série d'explications pour faire comprendre quel est mon dépit et ma colère mais je me contente de pousser un grand soupir.
Fallait-il m'être mise à détester Bruschetti qui est un homme de cœur, un homme de tête, un homme sérieux, pour me salir avec ce jeune chien chtchenok comme on dit en Russie, chtchenok est un mot très expressif qui se traduit en français par jeune chien ce qui ne rend ni son caractère ni son vrai sens.
A tout ce qui m'arrive à présent je présente une figure calme et méprisante, mais par moments je m'enferme pour pleurer. Je suis abrutie pour le moment, puisse cet abrutissement ne cesser que pour faire place à la joie. Ah ! j'en doute.
Avec Antonelli, ce serait une humiliation bien autrement outrageante que la bêtise imaginaire avec Audiffret. Audiffret n'a rien dit, rien fait, je m'étais monté la tête et voyant qu'il n'en était pas comme j'avais arrangé, je m'étais mise en colère. D'ailleurs avec Audiffret ça été plutôt une histoire de connaissance, comme je l'ai déjà dit. C'est pour cela que j'ai tant crié, hurlé, ragé, l'amour n'y a été mêlé que fort peu et de ma part seulement. Tandis qu'ici, c'est différent, il n'y a aucun affront comme ceux que vous savez, il y a direz-vous un affront et une insulte plus grande ! Oui, mais qui n'ont pas rapport avec mon tourment, et qui pour cette cause me paraissent, les comparant avec les autres, doux et agréables.
Doux et agréables comparativement, et parce que les affronts amoureux ne sont que des amusements plus ou moins douloureux en comparaison avec les autres affronts outrageants, humiliants, sales, hideux, abominables !
Mon cœur bat à la pensée que demain cesseront mes doutes, pour le bien ou pour le mal.
D'ailleurs je consens à accepter l'injure pourvu que le monde n'en sache rien, cela pourrait me compromettre, par devant les miens, peuh I Mais le monde, tout le monde, les sales brutes qui composent ce qu'on nomme le genre humain.
Mon Dieu, je suis peut-être la première de ses sales brutes mais je ne crois en rien de bon des hommes. Je crois à l'amitié, de ma part; pour obliger un ami je ferais n'importe quoi, un voyage à Paris, en Russie, au diable, pourvu que j'en aie les moyens, et je ne regarderais pas cela du tout comme un service qui doit être payé de même, car je le ferais parce qu'il m'est agréable de rendre service et de faire le bien, donc je le ferais par égoïsme. Je ne demanderais et surtout ne m'attendrais à aucune reconnaissance, car je crois que l'amitié telle que je la professe, moi, est aussi introuvable et chimérique chez les autres qu'une autruche à quatre pattes. Voilà de déplorables maximes pour une si jeune enfant, diront les hypocrites et ceux qui n'ont pas encore été trompés par leurs amis.
Déplorables mais vraies. Je n'ai pas été trompée et pourtant je suis convaincue de ce que je dis comme si je l'avais été cent fois. Ce n'est pas l'ennui et les déceptions qui me font parler ainsi et si, à l'instant, on me faisait riche, honorée, respectée, recherchée je ne changerais pas d'avis, seulement je fermerais les yeux sur toutes ces saletés et au lieu de dire comme à présent mon opinion, je me contenterais de me taire; peut-être même emportée et étourdie par mon bonheur je m'écrierais que tout est bon, que tout est honnête, mais ce ne serait, je vous en préviens, qu'un pur emportement.
D'ailleurs tel qu'il est, le genre humain me plaît et je l'aime et j'en fais partie et je vis avec tous ces gens et d'eux dépendent et ma fortune et mon bonheur.
Je dirais sur la saleté du genre humain ce que j'ai dit un jour à Bensa.
— Tous les hommes sont fous, me dit-il.
— Eh bien, Monsieur, puisque tous les hommes sont fous, c'est que c'est leur état naturel, donc ils ne sont pas fous.