Friday, 21 April 1876
# Vendredi 21 avril 1876
En entrant au salon ce matin j'ai été suffoquée par l'odeur des fleurs, la chambre en est littéralement pleine, ce sont les fleurs de Doenhoff, d'Altamura et même de Torlonia. On a remplacé la table par une table en fleurs. Mais ce n'est pas de cela que je voulais parler. Ecoutez-donc ceci: puisque l'âme existe, puisque c'est l'âme qui anime le corps, puisque c'est cette vaporeuse substance qui sent, qui aime, qui déteste, qui désire, puisqu'enfin c'est l'âme qui nous fait vivre, comment se fait-il donc qu'une déchirure quelconque dans ce vil corps, ou quelque désordre intérieur, l'abus du vin ou du manger, comment se peut-il donc que ces choses-là fassent envoler l'âme ? Je fais tourner une roue et je ne l'arrête que lorsque telle est ma volonté, cette roue stupide ne peut arrêter ma main. De même l'âme qui fait marcher les ustensiles de notre corps ne doit pas être chassée, elle, l'essence raisonnable, par un trou à la tête ou par une indigestion de homard ! Elle ne le doit pas être et elle l'est. D'où il faut conclure que l'âme est une pure invention. Et cette conclusion fait tomber l'une après l'autre comme les décors dans un incendie de théâtre, toutes nos croyances les plus intimes et les plus chères.
Il faut relire en détail et avec attention Platon. D'ailleurs non, ce sage avait son esprit à lui, moi j'ai mon esprit à moi. On a tort de s'attacher aux jupes de la vieille science et c'est à cause de cette timidité, de cette imitation que le monde a fait si peu de progrès. Au lieu de laisser à sa place la vieille sagesse et d'avancer à partir d'elle comme de la base, on la lance en avant comme une boule et on la suit. Certes je ne parle pas ainsi par fatuité, mais il serait aussi bête de croiser les bras sur la poitrine, de baisser hypocritement la tête et de toujours s'humilier comme Don Alonzo du Barbier.
Bon, voilà le moment passé et je ne retrouve plus le fil. Bah ! à un autre jour.
Je reviens du musée qui est vraiment un des beaux parmi ceux que j'ai vu. La Danaé de Tiziano Vicellio m'a retenue quelque temps. Du musée nous sommes allés voir l'Aquarium, parmi ces affreux poissons il y en avait un dont la lèvre inférieure avançait et bougeait comme celle du jeune Muliterno. Ce fut le pendant de Danaé.
Sur le Toledo Larderei avec sa cocotte. Il s'est retourné tout simplement comme Antonelli. Il est si beau et si plobster. Plus loin trois fiacres, dans le premier Clément Torlonia avec de Saint-Joseph, dans le second Muliterno père, et dans le troisième Muliterno fils. Plus loin encore ('Accademia et deux personnes sur le balcon qui m'ont déjà remarquée; (honni soit qui mal y pense). Comment cela se fait-il, que ces messieurs me connaissent de suite et que je les connaisse ainsi à l'instant ?
La sympathie ? *Forse.*
*Je* ne veux plus aller nulle part, je me trouve très bien à Naples. Pourvu que demain me réussisse, je me prépare à m'amuser et surtout à voir Larderei qui, je l'espère, courra. Est-ce vilain de se montrer partout avec une cocotte ! Comme Wittgenstein.