Monday 13 March 1876
# Lundi 13 mars 1876
Il fait mauvais, j'ai mal à la gorge, et nous allons pourtant à la villa Doria Pamphilj. Il y a là Swedomsky, Rossi, le cardinalino, les Bruschetti frères, Pandola et d'autres.
Dès que nous entrons par la grille, Pietro vient vers moi, et en chemin faisant, entre les cyprès, dans le vent et la pluie des feuilles et des gouttes, il m'entretient d'un beau sujet.
Savez-vous lequel ?
C'est Torlonia qu'il m'a présenté, à la villa.
J'étais ravie ! J'ai dit quelques mots banaux.
Il y a parmi les habitués de la villa un animal superbe du nom de Chocolat: c'est un grand cheval bai, gai, enthousiaste, un vrai enfant. Pour en arriver à la scène de notre présentation voici comment cela s'est passé.
En passant par le Capitole, après notre promenade de avant-hier, je ne sais comment il s'est fait que je me trouvais avec Pietro au Capitole au pied de l'escalier. La, il y avait un cheval qu'on montait.
Deux gamins d'une dizaine d'années avaient un combat de chiens et des Romains d'un bel âge les regardaient. Pietro aussi les regardait avec attention.
Pietro m'a dit ensuite que la vieille femme qui était là, s'est mise à rire de sa bêtise à lui qui regardait cela avec tant d'attention.
Et puis le cheval qu'on montait s'appelait Fortuné. Et Pietro s'est mis à rire lui aussi. Fortuné et Chocolat, quels délicieux noms !
Nous en avons ri entre nous et on l'a raconté à Pietro qui alla de suite le raconter à Torlonia.
— Oh ! de celle-là je ne me soucie pas ! dit maman, aujourd'hui.
— Mais vous Mademoiselle, vous n'avez pas été au bal masqué, me demanda-t-il.
— Non, Monsieur, mais maman a été.
— C'est ça, c'est comme je le croyais.
Il a bien raison de parler ainsi, car ils ont eu avec Dina une petite conversation très soignée à ce bal.
Torlonia comprend le russe, sa mère, née Ruspoli s'est remariée en secondes noces avec le comte Kiseleff, ministre de Russie à Florence. A présent elle est veuve. Il a été à Pétersbourg. Torlonia est un petit homme gras, blond, élégant, sympathique, preuve son surnom, une petite bouche fraîche, une barbe blonde, des yeux gris. Pas du tout l'air italien, mais très français et parlant cette langue comme la sienne.
Il offre d'atteler ses chevaux dans un petit panier pour conduire et on prend rendez-vous pour jeudi à onze heures.
Pietro tourne et prie d'aller à cheval.
— J'ai vu Plowden, dit-il, Plowden est malade.
— Bien, nous verrons.
Nous allons au Pincio et y revoyons encore Pietro et Clemente dans l'allée non loin de l'obélisque.
— "Je veux Torlonia !"
Le voilà Torlonia, c'est trop beau, foi d'honnête femme. Je me sens bien un peu mécontente, on ne sait pourquoi. Et maman augmente ce mécontentement en disant que pour Torlonia c'est une excellente affaire, que vendre de pareils chevaux pour quatre mille francs à la fin de la saison, c'est de la chance, etc. Elle n'aime que Pietro.
— Torlonia est trop entiché de sa grandeur, dit-elle.
— Et qui ne le serait pas ?
Torlonia n'est pas un enfant, un fou, il est un homme, et malgré sa petite taille, assez imposant, c'est peut-être parce que je ne suis encore sûre de rien, n'importe, il est imposant.
Tout de même je suis contente, pourvu seulement que Torlonia ne prenne pas trop au sérieux l'achat des chevaux et ne se borne à une simple négociation commerciale. Oui, voilà la crainte.
Quelle différence ! Torlonia à l'Apollo, Torlonia ici.
En rentrant je trouve un livre avec la carte de Plowden, le livre est un roman de Whyte Melville je crois, ayant pour titre "The white rose " relié en parchemin blanc avec mon chiffre en or.
Plowden, comme vous êtes aimable !
Je trouve aussi une lettre de Ricardo. Il m'envoie son portrait en costume du bal Sabatier.
— Je voudrais, écrit-il, vous envoyer celui du *rossignoù che vaia* en Hamlet, ravissant et à mon avis le mieux porté.
Pauvre Ricardo, il pense que le rossignoù che vola m'occupe encore. Il ne sait pas quelles idées audacieuses remplissent ma tête.
— Revenez-nous, écrit-il encore après plusieurs choses très aimables, et ne vous laissez pas trop séduire par les charmes des fils de Romulus.
Imaginez-vous la conduite de Bruschetti ! C'est par Léonie qu'il fait ses affaires ! Hier il est venu lui demander une réponse à sa lettre. Est-ce assez bête ! Comme après la promenade à cheval avec Antonelli, j'éprouve le besoin de m'étendre sur mon lit et de construire des châteaux en Espagne avec le duc, Pietro, etc.
Et on veut que je retourne à Nice.
Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent pas ce qu'ils font !