Deník Marie Bashkirtseff

Je me mets en noir et nous allons visiter des appartements.
— Puisque je ne suis pas en blanc, dis-je, allons visiter le palais de la villa Pamphili.
— Allons.
Et nous allons. Mais à peine sommes-nous descendus de voiture et à moitié du chemin que j'entends une voix d'homme derrière moi, c'est Antonelli.
— Comment êtes-vous ici, Monsieur ?
— Je suis ici, j'ai vu Torlonia, je suis resté jusqu'à deux heures du matin au club pour voir Clément Torlonia !
— Très bien, vous n'êtes resté si tard que pour cela.
— Je lui ai parlé, mais vous savez il ne veut pas vendre ses chevaux, seulement pour vous faire plaisir...
— Bien, bien.
— Ils sont là, les chevaux de Torlonia, quant aux cheveux je n'ai pas encore pu en avoir.
— Ah ! oui, bien.
— Je vous présenterai Torlonia ?
— Bien, où sont les chevaux ?
— Là, je vous présenterai Torlonia ?
— Bien, bien, oui, où est-il ?
— Là ?
Nous étions tous arrivés devant la grille, Torlonia descendit de sa voiture et vint à nous, nous en dedans de la grille, lui en dehors.
— Permettez-moi Madame de vous présenter le duc Torlonia.
— Ça y est !
Et notre groupe augmenté du duc retourne vers le palais. Torlonia donne le bras à maman pour monter l'escalier et Pietro tourne autour de moi. Nous trouvons la porte fermée, quant à monter sur la terrasse nous n'en avons nulle envie.
On descend et on s'installe sous l'espèce de colonnade qu'il y a là. Le plancher est en porcelaine et au-dessus de nos têtes quelques bustes. Je crois que Petruccio a raconté à Torlonia toutes mes bêtises car il a l'air d'être tout à fait au courant de tout. Il sait combien Prater mange et ce que dit Fortuné, surnommé Chocolat.
Il paraît que lorsque nous l'avons abandonné au Campidoglio, le comte Bruschi (ne pas confondre avec l'affreux Bruschetti) le trouva pleurant de toutes ses forces et ne sachant ou aller. Bruschi lui parla français, italien, anglais, mais Chocolat ne comprenait aucune langue et pleurait toutes ses larmes. C'est bien, Chocolat, tu ne voulais pas nous trahir ! Bruschi lui fit signe de monter sur le siège de sa voiture et à peine à la place de Venise, Chocolat s'élança du siège et se mit à courir sans rien dire, trop heureux d'avoir reconnu le Corso.
Ça n'a servi à rien sans doute, et le dévouement de Chocolat n'a trompé personne, mais je suis excessivement flattée par la conduite du petit: l'intention, c'est tout.
Ensuite nous allons regarder de près les fameux chevaux.
Au premier bal de l'Apollo, Torlonia, connu alors sous le nom de blond sympathique s'approcha de notre loge et me parla.
— Laisse-moi, lui dis-je, va parler à ce masque, et je désignai maman.
— Oh ! dit-il, de celle-là je ne me soucie pas.
Nous en avons ri entre nous et on l'a raconté à Pietro qui alla de suite le raconter à Torlonia.
— Oh ! de celle-là je ne me soucie pas ! dit maman, aujourd'hui.
— Mais vous Mademoiselle, vous n'avez pas été au bal masqué, me demanda-t-il.
— Non, Monsieur, mais maman a été.
— C'est ça, c'est comme je le croyais.
Il a bien raison de parler ainsi, car ils ont eu avec Dina une petite conversation très soignée à ce bal.
Torlonia comprend le russe, sa mère, née Ruspoli s'est remariée en secondes noces avec le comte Kiseleff, ministre de Russie à Florence. A présent elle est veuve. Il a été à Pétersbourg. Torlonia est un petit homme gras, blond, élégant, sympathique, preuve son surnom, une petite bouche fraîche, une barbe blonde, des yeux gris. Pas du tout l'air italien, mais très français et parlant cette langue comme la sienne.
Il offre d'atteler ses chevaux dans un petit panier pour conduire et on prend rendez-vous pour jeudi à onze heures.
Pietro tourne et prie d'aller à cheval.
— J'ai vu Plowden, dit-il, Plowden est malade.
— Bien, nous verrons.
Nous allons au Pincio et y revoyons encore Pietro et Clemente dans l'allée non loin de l'obélisque.
— "Je veux Torlonia !"
Le voilà Torlonia, c'est trop beau, foi d'honnête femme. Je me sens bien un peu mécontente, on ne sait pourquoi. Et maman augmente ce mécontentement en disant que pour Torlonia c'est une excellente affaire, que vendre de pareils chevaux pour quatre mille francs à la fin de la saison, c'est de la chance, etc. Elle n'aime que Pietro.
— Torlonia est trop entiché de sa grandeur, dit-elle.
— Et qui ne le serait pas ?
Torlonia n'est pas un enfant, un fou, il est un homme, et malgré sa petite taille, assez imposant, c'est peut-être parce que je ne suis encore sûre de rien, n'importe, il est imposant.
Tout de même je suis contente, pourvu seulement que Torlonia ne prenne pas trop au sérieux l'achat des chevaux et ne se borne à une simple négociation commerciale. Oui, voilà la crainte.
Quelle différence ! Torlonia à l'Apollo, Torlonia ici.
En rentrant je trouve un livre avec la carte de Plowden, le livre est un roman de Whyte Melville je crois, ayant pour titre "The white rose " relié en parchemin blanc avec mon chiffre en or.
Plowden, comme vous êtes aimable !
Je trouve aussi une lettre de Ricardo. Il m'envoie son portrait en costume du bal Sabatier.
— Je voudrais, écrit-il, vous envoyer celui du rossignoù che vaia en Hamlet, ravissant et à mon avis le mieux porté.
Pauvre Ricardo, il pense que le rossignoù che vola m'occupe encore. Il ne sait pas quelles idées audacieuses remplissent ma tête.
— Revenez-nous, écrit-il encore après plusieurs choses très aimables, et ne vous laissez pas trop séduire par les charmes des fils de Romulus.
Imaginez-vous la conduite de Bruschetti ! C'est par Léonie qu'il fait ses affaires ! Hier il est venu lui demander une réponse à sa lettre. Est-ce assez bête ! Comme après la promenade à cheval avec Antonelli, j'éprouve le besoin de m'étendre sur mon lit et de construire des châteaux en Espagne avec le duc, Pietro, etc.
Et on veut que je retourne à Nice.
Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent pas ce qu'ils font !