Diary of Marie Bashkirtseff

Vendredi 30 juillet 1875

I drew a caricature of Smirnoff — that good-natured creature, naïve and rather stupid.

J'ai fait la caricature de Smirnoff, de cette bonne créature, naïve et assez bête.

I take Machenka to see the Girofla château, then everyone goes to Monaco. I stay behind with Machenka; we walk, and as we pass no. 77:

Je mène Machenka voir le château Girofla puis tout le monde va à Monaco. Je reste avec Machenka, nous nous promenons et en passant n° 77:

Would you like us to go and look? I said to her.1

— *Voulez-vous que nous allions regarder,* lui dis-je.

Very well.2

— *Bien.*

I quicken, my heart pounds — I have something like a fever. We go down and, by the rue de France, enter the garden of Gioia! Here I pause before writing the rest; I am so agitated, I feel so strange that I must stay a few moments with my head in my hands. I resume: Is it not strange enough! Why am I so moved? We cross the little garden filled with wonderful plants. On the ground-floor balcony are two blackamoor statues3 in bronze, I believe, supporting cushions on their heads. First an anteroom, elegant and graceful; then a furnished salon, rather amusingly hung with Oriental-style cretonne,4 with a multitude of different pieces of furniture, bronzes, statues, and a thousand small objects that give it elegance. Two immense divans that invite one to sit — or rather, to do something else. Then another salon in grey and blue wool rep.5 A dining room in old oak with beautiful antique porcelains. A fine marble staircase leads to the first floor.

Je m'anime, mon cœur bat, j'ai comme la fièvre. Nous descendons et, par la rue de France, entrons dans le jardin de Gioia ! Ici je m'arrête avant d'écrire le reste, je suis si troublée, je me sens si étrange qu'il faut rester quelques instants la tête dans les mains. Je reprends: Est-ce assez étrange ! Pourquoi suis-je si émue ? Nous traversons le petit jardin rempli de plantes merveilleuses. Sur le balcon du rez-de-chaussée il y a deux nègres soutenant sur leurs têtes des coussins, en bronze je crois. D'abord une antichambre, élégante et gracieuse, puis salon meublé, assez drôlement tendu de cretonne goût oriental, et avec une multitude de meubles différents, des bronzes, des statues et mille petites choses qui donnent l'élégance. Deux immenses divans qui invitent à s'asseoir ou plutôt à autre chose, puis un autre salon en reps de laine gris et bleu. Salle à manger en vieux chêne et des belles porcelaines anciennes. Un bel escalier de marbre conduit au premier.

At every corner, on every side, one finds objects of art and a thousand things that seem unremarkable but cost a great deal. The bedroom is ugly: hung with Pompadour-style cretonne,6 a black-wood bed with twisted columns7 surmounted by a canopy that matches the hangings. A dreadful bed. Beside it, her portrait in oils. She has around her neck six rows of magnificent pearls, and on her breast an enormous emerald.

A chaque coin, de tous côtés on trouve des objets d'art et mille choses qui ne paraissent pas merveilleuses mais qui coûtent cher. La chambre est laide. Tendue de cretonne Pompadour, un lit de bois noir à colonnes torses surmonté d'un baldaquin pareil aux tentures. Un lit affreux. A côté son portrait à l'huile. Elle a sur le cou six rangs de perles magnifiques, et sur la poitrine une émeraude immense.

She has thoughtful eyes and a ravishing mouth, a graceful nose, and her entire face expresses such gentleness, calm, and candour that it is a wonder. The shoulders and bust are poor. There is also a painting of a naked woman, and another depicting two naked figures as well.

Elle a des yeux pensifs et une bouche ravissante, un nez gracieux, et toute sa figure exprime tant de douceur, de calme et de candeur que c'est merveille. Les épaules et le buste sont pauvres. Il y a encore un tableau représentant une femme nue et encore un autre représentant deux créatures nues aussi.

This bedroom forms the left end of the house; on the right a door opens into her dressing room:8 wardrobes with mirrored doors all around, a washstand9 for two, on which I find a sponge and several flacons that I sniff and examine one by one. Beyond that, her boudoir10 — a tiny room also in Oriental cashmere — then, at the back, another bedroom.

Cette chambre forme l'extrémité gauche de la maison, à droite une porte donne dans son cabinet de toilette; tout autour des armoires à glace, un lavabo pour deux personnes, sur lequel je trouve une éponge et plusieurs flacons que je flaire et examine un à un. Plus loin son boudoir, toute petite pièce en cachemire oriental aussi, puis par derrière une autre chambre à coucher.

I am slightly disappointed. The house is certainly beautiful, large, elegant — but for a respectable matron.11 Not for Gioia. It lacks fantasy, grace, luxury.

Je suis légèrement désappointée. Certes la maison est belle, grande, élégante, mais pour une mère de famille. Pas pour la Gioia. Elle manque de fantaisie, de grâce, de luxe.

My own apartment will be a hundred times more beautiful!

Mon appartement à moi sera cent fois plus beau !

Her name is Amélie.

Elle se nomme Amélie.

I do not walk — I run; I have a fever in my legs. I lean against a window and think that perhaps at this very spot He once leaned; I touch a piece of furniture and tell myself that perhaps He touched it.12 I find a pair of pink satin mules,13 quickly remove my shoes and try them on. Her foot is two and a half fingers longer than mine!

Je ne marche pas, je cours, j'ai la fièvre dans les jambes, je m'appuie à une fenêtre et je pense que peut-être à cette même place il s'est appuyé, je touche un meuble et me dis que peut être *Lui* l'a touché. Je trouve des mules de satin rose, j'ôte vivement mes souliers et les essaye. Elle a le pied de deux doigts et demis plus long que moi !

I look; I try to engrave every detail in my memory. I say little, answering only Machenka, for my voice trembles.

Je regarde, je tâche de graver chaque chose dans ma mémoire. Je parle peu, je réponds seulement à Machenka car ma voix tremble.

I am in her house! I am where He has so often been! I touch what he has touched; I sit where he has sat! God! God! God! I can no longer feel myself — I am as if drunk! I have myself led to the little garden that lies between the house and the Promenade; I pick a rose which is before me as I write, and which I shall keep forever.

Je suis chez elle ! Je suis où Il a si souvent été ! Je touche ce qu'il a touché, je m'assieds où il s'est assis ! Dieu ! Dieu ! Dieu ! Je ne me sens plus, je suis comme ivre ! Je me fais conduire au jardin, au petit, qui est entre la maison et la Promenade, je cueille une rose qui est devant moi pendant que j'écris et que je garderai toujours.

I have been in this house that I have seen ten times in dreams, and it is exactly as I dreamed it — except that I had dreamed of a salon in red satin and Russian leather; that is the only difference. I can barely write — my heart is still racing and my hand trembles. I am so moved that it is ridiculous! I tremble at contact with, or at any account of, anything that touches this woman. What could there be between us? But it seems to me there was enough. She had the man I love. Poor little fool that I was — I thought he would leave her to come to me! Every evening I prayed to God to make him abandon her. And God heard my prayer: he abandoned her — but he married!

J'ai été dans cette maison que j'ai vu dix fois en rêve, et elle [est] exactement comme j'en ai rêvé. Seulement j'avais rêvé d'un salon satin rouge et cuir de Russie, voilà la seule différence. A peine puis-je écrire, mon cœur bat encore et ma main tremble. Je suis si émue que c'est ridicule ! Je tremble au contact ou au récit de tout ce qui touche cette femme. Qu'est-ce qu'il y aura donc entre nous ? Mais il me semble qu'il y avait assez. Elle avait l'homme que j'aime. Pauvre petite fille que j'étais je pensais qu'il allait la laisser pour venir à moi ! Chaque soir je priais Dieu de la lui faire abandonner. Et Dieu a entendu ma prière il l'a abandonnée mais il s'est marié !

My God! Each of my thoughts is a memory, and each memory an emotion — I cannot say whether pleasant or unpleasant. My head grows confused; I want to cry. I am not at peace.

Mon Dieu ! Chacune de mes pensées est un souvenir et chaque souvenir une émotion je ne saurais dire quelle, agréable ou désagréable. Ma tête s'embrouille, j'ai envie de pleurer. Je ne suis pas tranquille.

Leaving is hard!

Partir m'est dur !

I would remain forever near this house where He has been! I shall go again tomorrow morning early. Yes — but this house has been profaned, soiled by so many others, from Audiffret down to the lowest canaille — all have passed through here!

Je voudrais éternellement rester près de cette maison où il a été ! J'irai demain matin de bonne heure. Oui, mais cette maison a été profanée, salie par tant d'autres, depuis Audiffret jusqu'à la dernière canaille, tous ont passé par là !

No — I like to think she distinguishes between people. I like to think she is respectable in her own way; I want to think well of her because she belonged to Him! I should like to say everything! But now I grow dreamy, calm in appearance and boiling within.

Non, j'aime à croire qu'elle distingue les gens. J'aime à croire qu'elle est honnête dans son genre, je veux la croire bien parce qu'elle a été à lui ! Je voudrais tout dire ! Mais voilà que je deviens rêveuse, calme en apparence et bouillante à l'intérieur.

I could not live in peace if such emotions were to come upon me often! I go to the stables — elegant as a salon — and visit the dogs; there are three, and their names are Loulou, Calèche, and Jacques.

Je ne vivrais pas tranquillement s'il m'arrive [sic] souvent de pareilles émotions ! Je vais à l'écurie, élégante comme un salon, je visite les chiens, ils sont trois et se nomment Loulou, Calèche et Jacques.

I go to see her carriages — she has three, and they are very fine. I should like to remember everything, to be able to draw it all.

Je vais voir ses voitures, elle en a trois et fort belles. Je voudrais me souvenir de tout, pouvoir tout dessiner.

My God, my God, my God! Why did you make me see this house in a dream before I had seen it in reality, and just as it is? I am broken, but satisfied.

Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi m'avez-vous donc fait voir en rêve cette maison avant de l'avoir vue en réalité, et telle qu'elle est. Je suis brisée, mais satisfaite.

I forgot her bath — a very prosaic white marble bath, worthy of a respectable matron. If I were she, I should not have such a house. Not being her, in two months I shall have rooms that one sees only in dreams. I am regenerated — if one may put it so — I feel more alive.

J'oubliais son bain, un bain de marbre blanc très prosaïque et digne d'une mère de famille. Si j'étais elle, je n'aurais pas une maison comme elle. En n'étant pas elle, j'aurai dans deux mois des chambres qu'on voit en rêve seulement. Je suis régénérée, si on peut dire ainsi, je me sens plus vivante.

I was up to my neck in banalities; now I am up to my neck in clouds. I feel myself revive at the memory of Him — I feel entirely new, entirely different, entirely pure!

J'étais jusqu'au cou dans les banalités, me voilà jusqu'au cou dans les nuages. Je me sens revivre au souvenir de Lui, je me sens toute neuve, tout autre, toute propre !

I remember — no, I am mistaken: to "remember" one must first have forgotten, and I have never forgotten, not for an instant, nowhere. But this house does not merely make me think of him — it makes my blood boil and my heart leap and my mind reel.

Je me souviens, non je me trompe, pour se "souvenir" il faut avoir oublié, je n'ai jamais oublié, pas un instant, nulle part. Mais cette maison me fait non pas penser à lui mais me fait bouillir le sang et bondir le cœur et vaciller le cerveau.

My God — will there not come a day when I shall see him, when I shall speak to him!

Mon Dieu est-ce qu'il ne viendra pas un jour où je le verrai où je lui parlerai !

Why do I never see him in a dream?

Que ne le vois-je jamais en rêve.

Last night I dreamed of Blackprince; he was looking through albums with me, courting me.

Cette nuit j'ai rêvé de Blackprince, il examinait des albums avec moi, me faisait la cour.

Why never such a dream about the Other One? My God, my God — you see well what passes within me. You see well that He alone is capable of moving me deeply.

Pourquoi jamais un rêve comme celui-là avec l'Autre. Mon Dieu, mon Dieu, vous voyez bien ce qui se passe en moi. Vous voyez bien que Lui seul est capable de m'émouvoir profondément.

Away with14 all these small emotions, small follies, childish things, jests — I occupy myself with them, certainly, for I am alive, I am not dead. I cannot live entirely on memories. For every day they serve well enough — but the dominant idea, the great idea, the idea that has so wholly taken my soul — everything, everything, everything is in Him!

Foin de toutes ces petites émotions, petites bêtises, enfantillages, plaisanteries, dont je m'occupe certainement mais je vis, je ne suis pas morte. Je ne puis vivre entièrement de souvenirs. Pour tous les jours c'est bon, mais l'idée dominante, la grande idée, l'idée qui a pris tant mon âme, tout, tout, tout est dans Lui !

Besides, why say it? God sees and reads in my heart. He will have pity on me — one day, perhaps!

D'ailleurs pourquoi le dire ? Dieu voit et lit dans mon cœur. Il aura pitié de moi, un jour, peut-être !

[Written across the page: Good God — is it possible to exalt oneself so over nothing!]

[En travers: C'est-il possible mon Dieu de s'exalter ainsi pour rien !]

Notes

In English in the original.
In English in the original.
Period decorative term for ornamental blackamoor statuary, fashionable in 19th-century European interiors.
Cretonne — a printed cotton fabric, often floral or Oriental in pattern, widely used in 1870s interiors.
Rep (or reps) — a ribbed woven fabric used for upholstery.
Cretonne Pompadour — a fabric with 18th-century revival floral designs named after Madame de Pompadour.
Colonnes torses — twisted or spiral columns, a Baroque decorative motif.
Cabinet de toilette — 1870s: a dressing room or vanity room, not a bathroom.
Lavabo — 1870s: a wash-stand with a basin, not a modern sink.
Boudoir — a small private sitting room reserved for a lady's personal use.
Mère de famille — idiomatic: a respectable bourgeois woman, here contrasted with a kept woman or demi-mondaine.
"Lui" — He — written with a capital letter by Marie, like a quasi-divine being; her characteristic reverence for the Duke of Hamilton.
Mules — backless slippers or house shoes.
Foin de — archaic exclamation: "away with!" or "a plague on!" now rare in modern French.