Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai fait la caricature de Smirnoff, de cette bonne créature, naïve et assez bête.
Je mène Machenka voir le château Girofla puis tout le monde va à Monaco. Je reste avec Machenka, nous nous promenons et en passant n° 77:
Voulez-vous que nous allions regarder, lui dis-je.
Bien.
Je m'anime, mon cœur bat, j'ai comme la fièvre. Nous descendons et, par la rue de France, entrons dans le jardin de Gioia ! Ici je m'arrête avant d'écrire le reste, je suis si troublée, je me sens si étrange qu'il faut rester quelques instants la tête dans les mains. Je reprends: Est-ce assez étrange ! Pourquoi suis-je si émue ? Nous traversons le petit jardin rempli de plantes merveilleuses. Sur le balcon du rez-de-chaussée il y a deux nègres soutenant sur leurs têtes des coussins, en bronze je crois. D'abord une antichambre, élégante et gracieuse, puis salon meublé, assez drôlement tendu de cretonne goût oriental, et avec une multitude de meubles différents, des bronzes, des statues et mille petites choses qui donnent l'élégance. Deux immenses divans qui invitent à s'asseoir ou plutôt à autre chose, puis un autre salon en reps de laine gris et bleu. Salle à manger en vieux chêne et des belles porcelaines anciennes. Un bel escalier de marbre conduit au premier.
A chaque coin, de tous côtés on trouve des objets d'art et mille choses qui ne paraissent pas merveilleuses mais qui coûtent cher. La chambre est laide. Tendue de cretonne Pompadour, un lit de bois noir à colonnes torses surmonté d'un baldaquin pareil aux tentures. Un lit affreux. A côté son portrait à l'huile. Elle a sur le cou six rangs de perles magnifiques, et sur la poitrine une émeraude immense.
Elle a des yeux pensifs et une bouche ravissante, un nez gracieux, et toute sa figure exprime tant de douceur, de calme et de candeur que c'est merveille. Les épaules et le buste sont pauvres. Il y a encore un tableau représentant une femme nue et encore un autre représentant deux créatures nues aussi.
Cette chambre forme l'extrémité gauche de la maison, à droite une porte donne dans son cabinet de toilette; tout autour des armoires à glace, un lavabo pour deux personnes, sur lequel je trouve une éponge et plusieurs flacons que je flaire et examine un à un. Plus loin son boudoir, toute petite pièce en cachemire oriental aussi, puis par derrière une autre chambre à coucher.
Je suis légèrement désappointée. Certes la maison est belle, grande, élégante, mais pour une mère de famille. Pas pour la Gioia. Elle manque de fantaisie, de grâce, de luxe.
Mon appartement à moi sera cent fois plus beau !
Elle se nomme Amélie.
Je ne marche pas, je cours, j'ai la fièvre dans les jambes, je m'appuie à une fenêtre et je pense que peut-être à cette même place il s'est appuyé, je touche un meuble et me dis que peut être Lui l'a touché. Je trouve des mules de satin rose, j'ôte vivement mes souliers et les essaye. Elle a le pied de deux doigts et demis plus long que moi !
Je regarde, je tâche de graver chaque chose dans ma mémoire. Je parle peu, je réponds seulement à Machenka car ma voix tremble.
Je suis chez elle ! Je suis où Il a si souvent été ! Je touche ce qu'il a touché, je m'assieds où il s'est assis ! Dieu ! Dieu ! Dieu ! Je ne me sens plus, je suis comme ivre ! Je me fais conduire au jardin, au petit, qui est entre la maison et la Promenade, je cueille une rose qui est devant moi pendant que j'écris et que je garderai toujours.
J'ai été dans cette maison que j'ai vu dix fois en rêve, et elle [est] exactement comme j'en ai rêvé. Seulement j'avais rêvé d'un salon satin rouge et cuir de Russie, voilà la seule différence. A peine puis-je écrire, mon cœur bat encore et ma main tremble. Je suis si émue que c'est ridicule ! Je tremble au contact ou au récit de tout ce qui touche cette femme. Qu'est-ce qu'il y aura donc entre nous ? Mais il me semble qu'il y avait assez. Elle avait l'homme que j'aime. Pauvre petite fille que j'étais je pensais qu'il allait la laisser pour venir à moi ! Chaque soir je priais Dieu de la lui faire abandonner. Et Dieu a entendu ma prière il l'a abandonnée mais il s'est marié !
Mon Dieu ! Chacune de mes pensées est un souvenir et chaque souvenir une émotion je ne saurais dire quelle, agréable ou désagréable. Ma tête s'embrouille, j'ai envie de pleurer. Je ne suis pas tranquille.
Partir m'est dur !
Je voudrais éternellement rester près de cette maison où il a été ! J'irai demain matin de bonne heure. Oui, mais cette maison a été profanée, salie par tant d'autres, depuis Audiffret jusqu'à la dernière canaille, tous ont passé par là !
Non, j'aime à croire qu'elle distingue les gens. J'aime à croire qu'elle est honnête dans son genre, je veux la croire bien parce qu'elle a été à lui ! Je voudrais tout dire ! Mais voilà que je deviens rêveuse, calme en apparence et bouillante à l'intérieur.
Je ne vivrais pas tranquillement s'il m'arrive [sic] souvent de pareilles émotions ! Je vais à l'écurie, élégante comme un salon, je visite les chiens, ils sont trois et se nomment Loulou, Calèche et Jacques.
Je vais voir ses voitures, elle en a trois et fort belles. Je voudrais me souvenir de tout, pouvoir tout dessiner.
Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi m'avez-vous donc fait voir en rêve cette maison avant de l'avoir vue en réalité, et telle qu'elle est. Je suis brisée, mais satisfaite.
J'oubliais son bain, un bain de marbre blanc très prosaïque et digne d'une mère de famille. Si j'étais elle, je n'aurais pas une maison comme elle. En n'étant pas elle, j'aurai dans deux mois des chambres qu'on voit en rêve seulement. Je suis régénérée, si on peut dire ainsi, je me sens plus vivante.
J'étais jusqu'au cou dans les banalités, me voilà jusqu'au cou dans les nuages. Je me sens revivre au souvenir de Lui, je me sens toute neuve, tout autre, toute propre !
Je me souviens, non je me trompe, pour se "souvenir" il faut avoir oublié, je n'ai jamais oublié, pas un instant, nulle part. Mais cette maison me fait non pas penser à lui mais me fait bouillir le sang et bondir le cœur et vaciller le cerveau.
Mon Dieu est-ce qu'il ne viendra pas un jour où je le verrai où je lui parlerai !
Que ne le vois-je jamais en rêve.
Cette nuit j'ai rêvé de Blackprince, il examinait des albums avec moi, me faisait la cour.
Pourquoi jamais un rêve comme celui-là avec l'Autre. Mon Dieu, mon Dieu, vous voyez bien ce qui se passe en moi. Vous voyez bien que Lui seul est capable de m'émouvoir profondément.
Foin de toutes ces petites émotions, petites bêtises, enfantillages, plaisanteries, dont je m'occupe certainement mais je vis, je ne suis pas morte. Je ne puis vivre entièrement de souvenirs. Pour tous les jours c'est bon, mais l'idée dominante, la grande idée, l'idée qui a pris tant mon âme, tout, tout, tout est dans Lui !
D'ailleurs pourquoi le dire ? Dieu voit et lit dans mon cœur. Il aura pitié de moi, un jour, peut-être !
[En travers: C'est-il possible mon Dieu de s'exalter ainsi pour rien !]