Monday, 19 July 1875
Lundi 19 juillet 1875
Depuis six heures du matin, Désiré est à la mairie. Demain nous verrons s'il a passé. Pauvre petit garçon il n'a que dix-huit ans et demi, mais il est gentil et intelligent.
Ce que j'aime le mieux quand il n'y a personne pour qui *être* c'est la solitude.
Mes cheveux noués à la Psyché et plus roux que jamais, les pieds nus ou presque, une robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux et un fichu de dentelles autour du cou. J'ai l'air d'un de ces portraits, du temps du Premier Empire, pour compléter le tableau il me faudrait mettre sous un arbre et tenir un livre dans la main. Toutes mes formes se devinent, je suis sans corset.
J'aime donc la solitude devant une glace pour m'admirer. Admirer mes bras incomparables et ma main si fine, si blanche et à peine rose à l'intérieur.
Ma gorge si haute et qui se dessine à travers la laine comme sur les tableaux du Moyen Age.
C'est peut-être bête de se louer tellement. Mais les gens qui écrivent décrivent toujours leur héroïne, or je suis mon héroïne à moi. Et il serait ridicule de m'humilier et m'abaisser par une fausse modestie.
On s'abaisse en paroles quand on est sûre d'être relevée mais en écrit, chacun pensera que je dis vrai et on me croira laide et bête. Ce serait absurde.
Je suis agitée et écris à grand-peine, on le voit par mon écriture.
A cinq heures, au bain de mer, je mets seulement un manteau bleu et mon chapeau, cet assemblage fait par hasard une toilette toute coquette et gracieuse. Léonie emporte ma robe et tout ce qu'il faut, après le bain je ferai toilette. Machenka, ma tante, Machenka, je veux dire, se baigne et je me baigne pour lui faire honneur. Nous sautons du pont avec Marie. Nos messieurs, ma tante et Olga nous regardent du bord.
Machenka reste près de la corde et le gros Etienne s'épanouit au milieu des vagues.
Nos deux landaus, toujours l'un à côté de l'autre, nous nous promenons et puis allons au café et, le soir, on me fait jouer.
Nina vient avec Smirnoff, mais je me retire de bonne heure.
Saëtone a dit à Giroflé que Girofla est à Marseille place du Terrail, n° 6, et que dans dix jours il sera ici. Le plus tard sera le mieux, j'aurai le temps de m'en aller.
La mélancolie me prend et je me console en fumant comme une créature indigne.
En montrant le magnifique château à Etienne et à sa femme, ma tante leur dit: *Voilà le château de notre admirateur*.