Saturday, 24 April
# Samedi, 24 avril
A la messe. Julie a communié, en toilette elle n'est pas du tout laide.
Notre jardin est presque fini, on peint la grille, j'ai pris moi-même la pompe et me suis mise à arroser les arbres et puis la Promenade pour que la poussière ne gâte la peinture, j'étais sur le trottoir, en robe grise, en chapeau, mise comme pour sortir enfin, avec cette pompe lorsque passe avec grand bruit un char à banc rempli de Prodgers, d'Audiffret, etc. J'étais bien un peu confuse, mais le montrer serait ridicule, c'est pour cela que sans me démonter aucunement j'ai continué. La Prodgers je crois a poussé un cri perçant, sans doute de crainte d'être arrosée.
— Vois-tu, cher Fortuné, dis-je au petit qui était près de moi, comme ils sont mal élevés.
— C'est M. Audiffret.
— Eh bien c'est lui qui [est] mal élevé de crier ainsi.
— Ce n'est pas lui qui a crié, c'est sa mère.
Prodgers, sa mère !
Dina vient et m'emmène en voiture et dans une seconde nous remontions le char à bancs. Je suis restée immobile et sérieuse. Non, vraiment c'est drôle.
Je vais raconter cela aux Sapogenikoff.
A sept heures Allard vient nous coiffer, il me fait une tête adorable. Alors les chambres s'illuminent, Léonie court, je cours plus que tous les autres ensemble.
J'ai fait un rêve plus que magnifique, et cette fois non pas dans le genre des rêves de Joseph mais tout à fait comme ses rêves.
J'ai vu un énorme bouquet d'épis jaunes, un bouquet aussi grand que toute ma chambre, pendu au plafond, ce bouquet était suspendu au-dessus d'une table toute couverte de fleurs. Ensuite j'ai vu des fruits magnifiques.
Ce rêve me met de bonne humeur, toute la journée j'étais gaie et le soir je suis comme folle, je suis si fraîche, si jolie que c'est pitié d'être ainsi pour rien.
Je mets la jupe blanche de soie et par dessus la robe juive en barège blanc mate, brodée de blanc. Pas un bracelet d'or uni à chaque bras et pas de gants. Sur la tête rien que des cheveux et deux longues boucles pendantes et nouées. J'oublie les boucles d'oreilles de diamants. Sans me flatter et pas parce que c'est moi, je dis que j'étais très jolie pour ne pas dire davantage.
D'ailleurs c'était chose si visible que je l'ai dit tout haut et qu'on ne s'est pas moqué, on ne pouvait pas, c'était vrai.
Maman rayonnait et parlait de Miloradovitch, je rayonnais et pensais à Wittgenstein, ma tante sérieuse, souriait de temps en temps et Dina s'habillait et pleurait presque, tant de fatigue que de ce que sa coiffure ne lui plaisait pas.
Ma tante a une robe de velours violet, avec du jaune clair et des valenciennes et diamants, Dina une robe de soie rayée bleu et noir, jolie.
Enfin nous partons, mais il est trop tôt, de sorte que nous attendons l'heure chez Nina, à onze heures nous entrons au théâtre, je me trompe, c'est à l'église que je veux dire.
On nous donne des chaises et nous nous plaçons en avant à droite comme d'habitude. Ma tante va se confesser, puis Dina et ensuite moi.
J'entre: "Faites le signe de croix et baisez la croix" me dit le prêtre.
— "Contre quel commandement avez-vous péché ?
Je ne sais pas vraiment," lui répondis-je de dessous mon éventail car j'avais grande envie de rire.
— "Eh, quels péchés reconnaissez vous en vous-même ? Différents péchés. Par exemple des insolences avec des personnes.
— Avez-vous pris à autrui, détestez-vous quelqu'un, dites-vous des méchancetés ?
— Non.
— Et quoi encore ? N'êtes-vous pas gourmande ?
— Si". Cette fois je me suis tout à fait cachée derrière l'éventail tant cette question était ridicule.
— "Ce n'est pas bien.
— Oui, c'est ainsi, mais qu'y faire ?
— Et vous aimez les toilettes ?
— Je les aime beaucoup.
— C'est un grand péché, l'amour des toilettes peut conduire non seulement au ridicule mais au regrettable. Et vous pensez que l'homme est plus beau à cause de cela.
— Bien sûr, il est plus beau." - Toujours dessous l'éventail et à moitié riant. J'avais ce soir une preuve éclatante de ce que je disais avec tant d'aplomb.
— "Non, l'homme est bien mieux quand il est simple. Ainsi avec les toilettes on regardera et on dira: quelle futilité !" Je me taisais pour ne pas discuter.
— "Peut-être" continua cet âne, "aimez-vous faire la coquette" ? Il parlait en appuyant son coude sur la table et regardait le plafond ou autre chose mais pas moi.
— "C'est-à-dire, comment, je ne sais pas," expliquez mon père, pensai-je, tire-toi de là.
— "C'est-à-dire attirer l'attention sur soi-même."
— Oh le sot.
— "Mais cela se fait naturellement, je ne sais pas.
— Eh bien n'y a-t-il plus rien d'autre ?
— Plus rien.
— Il faut prier Dieu, Il vous pardonnera".
Puis il a prononcé la prière d'usage, je lui mis un louis dans la main et sortis. Je me mordais les lèvres en descendant les deux marches, tant je riais intérieurement que je craignais que cette gaieté ne passât à l'extérieur.
Mme Voyeïkoff entre avec sa fille et se place avec nous.
Rien dans cette journée ne m'a été contraire, depuis le matin jusqu'à la nuit j'étais gaie et heureuse et contente de moi et des autres.
Ces deux dames en magnifiques toilettes étaient avec nous qui étions aussi admirablement habillées, de sorte que ces cinq robes très belles et cinq femmes plus ou moins jolies formaient un groupe agréable à la vue.
J'aime à être avec des gens bien mis, au moins je ne suis pas enviée, tandis qu'avec des saligottes [sic] comme les Howard on avait toujours la crainte d'être trop bien.
Hélène et Lise chantent dans le chœur. Pour cette fête les chantres ordinaires sont remplacés par plusieurs dames et messieurs russes dirigées par Mme Vériguine. C'est très gracieux et agréable.
Les deux Howard ont une quantité de robes, dépensent beaucoup et ne sont jamais convenablement mises, ce soir, par exemple des robes blanches détestablement faites et sur les épaules, les bras, le cou, le derrière et la taille des nœuds et des choux en ruban de satin de coton déchiqueté. C'est honteux vraiment. On aurait pu se mettre cent fois plus simplement et plus convenablement.
L'église se remplit peu à peu, quelques minutes avant minuit il n'y a plus une place.
A propos le joli Russe, ou plutôt le Russe que j'ai nommé joli, n'est qu'un détestable faquin. Je l'ai remarqué parce que lui seul avait une chemise blanche et des joues roses. Il est laid et a l'air d'un soldat.
A minuit juste, le prêtre, mon charmant confesseur, entame le **Ta résurrection Seigneur** au milieu du plus profond silence interrompu seulement par quelques toux ou mouchements de nez, le comte Tchernichoff-Krouglikoff portait la croix, plusieurs généraux suivaient portant je ne sais plus quoi et derrière venait le ministre ou prêtre, ou curé, comme on voudra.
Mon Dieu je crois en Vous, mais Vos prêtres sont des imbéciles.
Durant les **matines** je restais presque toujours debout n'échangeant que quelques paroles avec Mme Voyeïkoff et badinant un peu avec Julie qui me racontait sa confession.
Vers le milieu de la messe elles partent, madame est toute fatiguée. Son but est manqué d'ailleurs, elle pensait rencontrer la princesse Belosselsky et toutes ces grands futurs parents de Julie.
C'était joli, tant de femmes en blanc, pour la plupart avec des cierges allumés.
Je n'ai pas fait maigre et cependant j'avais faim.
La messe finie vers quatre heures du matin, le prêtre sort avec le Saint Sacrement; mais quand il a dit "Je crois encore que ceci est Ton corps, et que ceci est Ton sang très pur", je levai les yeux au ciel pour demander pardon à Dieu de communier sans croire à cela, et pour le prier, si j'ai tort, de m'inspirer ce que je dois penser.
Le pain n'est pas la chair, le vin n'est pas le sang du Christ. Ce n'est pas seulement maintenant que je pense ainsi, je n'ai jamais pensé autrement et ce n'est que depuis deux ans que j'ai compris l'absurdité que dit le prêtre et que l'on veut nous faire accepter. Halte-là ! Pas si bête !
Je crois qu'on donne le vin et le pain en mémoire de la *Cena*, je dis en italien, je ne sais autrement, où Jésus a donné à ses apôtres du pain et du vin, disant que c'était sa chair et son sang. Mais c'était une allégorie. Que diable ! on réfléchit, le Bon Dieu ne veut pas qu'on croie aveuglément aux prêtres. Le christianisme est bon parce qu'on peut raisonner et que plus on raisonne plus on croit et plus on le trouve juste et vrai.
Mais enfin, ce n'est point à moi de réformer ma religion, ou plutôt je ne veux pas me donner cette peine, le plus court c'est de se faire protestante. Je crois que j'ai dit quelque chose de semblable sauf le protestantisme l'année dernière à la même époque.
Voilà la cinquième fête de Pâques que je passe à Nice. En arrivant j'avais onze ans, à présent j'en ai seize !
Oh ! que je suis vieille !
Revenons à l'église, je marchais les yeux baissés et calmement comme il convient à une femme aux longues jupes.
Tout le monde nous regardait. Quand nous eûmes regagné nos places quelques personnes vinrent nous féliciter. Mlle Kolokolzoff, cette vieille et ridicule fille, très comme il faut cependant, est venue se mettre près de nous.
Je ne me sentais pas du tout fatiguée, au contraire, et le sentiment de bien-être qui s'est emparé de moi depuis le matin ne me quitte pas.
A quatre heures un quart nous rentrons, je passe une robe de chambre et nous allons souper avec une quantité de bonnes choses commandées au London House et placées sur une table bien garnie comme c'est l'usage.
A cinq heures je me couche, c'est pour la seconde fois de ma vie que je me couche si tard, la première c'était le jour du grand dîner à l'Acqua Viva.