Monday, 22 March 1875
# Lundi, 22 mars 1875
Je pense devenir folle, je prie Dieu mais je n'espère rien, je ne crois plus. Je suis plus que malheureuse.
...Avant je n'avais rien, à présent je n'ai pas davantage. Mais avant je croyais en Dieu et à présent je n'y crois plus. Horreur ! J'y crois mais Il ne m'entend plus. Il m'a abandonnée, Il m'éprouve. Je ne suis pas Job, je murmure, je me révolte, je crie, je pleure, je blasphème !
...Ne m'entendra-t'il plus ? M'abandonnera-t-il pour jamais !
...Heureux ceux qui n'ont pas seize ans, ils ont du temps. Sans m'en apercevoir je suis devenue jeune fille. Pourquoi ?
...Pourquoi ne suis-je pas un morceau de viande comme Dina, pourquoi ? Puisque je ne suis rien... pourquoi m'avoir donné l'esprit, l'ambition, la soif de célébrité ?
...Alcibiade, Alexandre, César étaient-ils dignes ?
...Ma voix, le chant n'est qu'une gloire passagère... le temps fuit et comme a dit je ne sais plus qui l'instant où j'écris est déjà loin de moi.
Je suis comme César qui pleurait en regardant la statue d'Alexandre... O ambition, tourment des uns, félicité suprême des autres.
Je mourrai ou je parviendrai.
Je n'ai rien pour et j'ai tout contre moi.
...J'aime ma mère, et je crois aimer un homme. Mais l'amour pour moi n'est qu'un accessoire, un caprice, un passe-temps, et je le sacrifie quelqu'il soit à l'ambition.
Epouser le Russe, ô dérision ! Faire des enfants et avoir une vieillesse heureuse. Chaque faquine peut en faire autant.
...Je serai donc un jour, mais quand, mais quoi ? Et sinon. Impossible dis-je, impossible Dieu me voit. Il m'entend, Il m'exaucera.
Vous allez voir que demain je me promènerai à la Promenade des Anglais et ne m'occuperai que d'Audiffret ou de la Prodgers...
Je monte jusqu'aux astres et je tombe dans les Durand et les Vigier... N'abandonne pas ton Alcibiade en jupes !