Wednesday, 3 March 1875
# Mercredi, 3 mars 1875
[Rayé: Pour demain on annonce la visite de l'impératrice...]
Encore un jour qui se passe à manger des oranges, des omelettes et du pain, et à parler de Miloradovitch. Ma mère me tient-elle donc pour si peu que ce mariage lui tient tant à cœur...
...ce jeune imbécile est cité par sa bêtise, bête comme Miloradovitch - dit-on là-bas... il veut toujours se marier et que tout dernièrement sa mère eut grand peine à le détourner d'une jeune bohémienne dont il s'est entiché... il ne me prendrait que comme une autre, et je n'aurais même pas la gloire d'être aimée pour ce que je suis. Fi donc !
...je lui apprendrais tout, je le ferais homme pour que dix ans plus tard et même avant il me fasse des misères en profitant de mes leçons. Par ma foi, ce serait trop bête.
...à onze heures, nous allons à la messe au palais, messe à l'occasion de l'avènement au trône de l'Empereur et de la libération des serfs (robe grise bien)...
J'avoue qu'au moment où la voiture entra dans la cour et s'arrêta devant la porte et que le suisse en livrée impériale tout couvert d'or et d'aigles russes, ouvrit la portière, je me sentis troublée et le rouge me monta au visage. Toute cette valetaille nous saluait et nous conduisait comme si en réalité nous étions des personnages...
Sa Majesté se tenait dans une autre chambre, à la porte de la salle, et en me penchant à droite, je pouvais voir la chaise sur laquelle elle s'appuyait, sa main blanche avec des doigts longs et roses couverts de bagues, je me penchai encore plus et je vis sa figure...
...Sa Majesté sortit à son tour, marchant assez vite [Une ligne cancellée] nous lui fîmes la révérence, quand elle nous passa. Ayant franchi quelques marches elle s'arrêta un instant pour dire les paroles sacramentales *Bonjour les enfants !* en prononçant l'r comme les Romanoff mais avec un accent allemand assez marqué, à quoi les matelots répondirent sans enthousiasme aucun et faiblement: *Nous souhaitons bonne santé à Votre Altesse impériale !* de la façon dont on dit toujours cela, et qui ressemble fort au cri du dindon...
...mon honorable père, maréchal de noblesse, va être nommé gentilhomme de la Chambre, ce qui nous donne le droit d'aller à la Cour. Oh ! pour cela je suis prête à aller vers lui et nous raccommoder... il voudrait sa femme comme un meuble, car il aime le monde, les honneurs, le faste, la magnificence, il est vain et orgueilleux, en cela je tiens de lui.