Mercredi, 3 mars 1875 [Rayé: Pour demain on annonce la visite de l'impératrice à l'occasion de l'avènement au trône de notre Sire et à la libération des serfs.] Encore un jour qui se passe à manger des oranges, des omelettes et du pain, et à parler de Miloradovitch. Ma mère me tient-elle donc pour si peu que ce mariage lui tient tant à cœur et qu'elle le désire comme ma suprême gloire et félicité. Alexandre raconte que ce jeune imbécile est cité par sa bêtise, bête comme Miloradovitch - dit-on là-bas. Ceci n'est pas un mal. Ensuite, il dit qu'il veut toujours se marier et que tout dernièrement sa mère eut grand peine à le détourner d'une jeune bohémienne dont il s'est entiché, puis il dit encore que si j'allais en Russie, rien au monde ne serait plus facile à arranger que ce mariage. En effet, le petit voulant épouser toutes les jupes qu'il rencontre. Bel honneur pour moi. Il ne me prendrait que comme une autre, et je n'aurais même pas la gloire d'être aimée pour ce que je suis. Fi donc ! Comme maman me demandait pourquoi je ne jugeais pas ce parti convenable - d'abord parce qu'il est trop jeune, je lui apprendrais tout, je le ferais homme pour que dix ans plus tard et même avant il me fasse des misères en profitant de mes leçons. Par ma foi, ce serait trop bête. Je finis par quoi j'aurais dû commencer, c'est que ce matin à onze heures, nous allons à la messe au palais, messe à l'occasion de l'avènement au trône de l'Empereur et de la libération des serfs (robe grise bien). Sacha, Nadinka moi et Dina. On est venu nous prévenir de cela hier comme tous les Russes habitant San Remo. J'avoue qu'au moment où la voiture entra dans la cour et s'arrêta devant la porte et que le suisse en livrée impériale tout couvert d'or et d'aigles russes, ouvrit la portière, je me sentis troublée et le rouge me monta au visage. Toute cette valetaille nous saluait et nous conduisait comme si en réalité nous étions des personnages, à l'entrée même je fus saisie de vertige de me trouver au palais de l'impératrice comme cela, tout à coup, et sans aucune raison. L'église est organisée dans une salle du rez-de-chaussée, et le prêtre du vapeur russe dit la messe, qui était commencée quand nous entrâmes. Sa Majesté se tenait dans une autre chambre, à la porte de la salle, et en me penchant à droite, je pouvais voir la chaise sur laquelle elle s'apppuyait, sa main blanche avec des doigts longs et roses couverts de bagues, je me penchai encore plus et je vis sa figure mais comme il se fit qu'elle levait les yeux en ce moment et les arrêtait sur les miens, je n'osai pas davatange. Excepté nous, il y avait encore quelques dames n'appartenant point à la Cour. Les dames de l'impératrice se tenaient derrière elle et je ne les vis que lorsqu'elle entra dans la salle pour baiser la croix, recevoir la ★prosphore de la main du prêtre et la lui baiser, nos souverains font cela pour l'exemple. A sa suite, sortirent les dames d'honneur, les généraux et chambellans et Botkine méconnaissable dans son uniforme, ses croix et grands-cordons. Il les mérite bien, d'ailleurs car, de cette femme maladive et pâle, il a fait une femme forte et rose, et jeune encore. Elle était sans chapeau, n'ayant sur la tête d'une espèce de nœud de dentelle noire, vêtue d'une jupe de soie prune et par-dessus d'un vêtement bleu ciel avec franges et nœud bleus. Vers le milieu du service, la tête m'a tourné, sans doute à cause du manque de nourriture et de l'encens que le prêtre prodiguait aux fidèles, je fus obligée de sortir sur le perron, où l'on m'apporta une chaise; là, assise je vis arriver cinq ou six landaus pleins d'officiers de marine en grand uniforme et tricorne, je les vis entrer comme à travers un brouillard, tant je me trouvais mal. Enfin remise, je rentrai et grâce à Dieu, pus rester tranquillement jusqu'à la fin. Après le service, tout le monde sortit et le corridor fut envahi de toutes sortes de personnes en uniforme, de laquais et de particuliers comme nous. Ensuite, on plaça les matelots tout le long de l'escalier, un sur chaque marche, à côté d'un pot de fleurs. Puis, sans cérémonie, fort tranquillement, comme une simple mortelle, Sa Majesté sortit à son tour, marchant assez vite [Une ligne cancellée] nous lui fîmes la révérence, quand elle nous passa. Ayant franchi quelques marches elle s'arrêta un instant pour dire les paroles sacramentales Bonjour les enfants I en prononçant l'r comme les Romanoff mais avec un accent allemand assez marqué, à quoi les matelots répondirent sans enthousiasme aucun et faiblement: Nous souhaitons bonne santé à Votre Altesse impériale !* de la façon dont on dit toujours cela, et qui ressemble fort au cri du dindon, car on ne pouvait comprendre un mot mais comme on sait d'avance ce que c'est on se contente de ce langage de dindon. Encore quelques degrés plus haut, même salutation échangée. Après cela nous partons. [Rayé: Mais comme] L'Impératrice, la cour, me parut si accessible, si simple que je n'en reviens pas. J'y étais comme la première faquine venue et cela me gênait un peu. Cela me fait penser que mon honorable père, maréchal de noblesse, va être nommé gentilhomme de la Chambre, ce qui nous donne le droit d'aller à la Cour. Oh ! pour cela je suis prête à aller vers lui et nous raccommoder, ce qui n'est pas difficile attendu que sur une espèce de promesse de maman il fit peindre son portrait en pied, le plaça dans la salle et invita toute la noblesse du pays à fêter l'arrivée prochaine de sa femme. Pauvre nigaud ! Il voudrait sa femme comme un meuble, car il aime le monde, les honneurs, le faste, la magnificence, il est vain et orgueilleux, en cela je tiens de lui.