Friday, 30 May 1873
A huit heures, après la leçon de peinture, ah ! je dois dire que j'ai eu une fameuse discussion avec M. Bensa. Je lui ai dit que je voulais étudier sérieusement, que je veux commencer par le commencement, que ce que je fais maintenant ne m'apprend rien, que c'est du temps perdu, que je veux, dès lundi recommencer le dessin, cela n'est pas sa faute s'il ne me fait pas étudier comme il faut. Il a cru, comme il me l'a expliqué aujourd'hui que avant lui, j'ai pris des leçons et que j'ai fait tous ces yeux, bouches, nez, etc. etc. Cela m'a flatté car les dessins qu'on lui a montré étaient les premiers de ma vie et faits par *moi-même.*
Les deux robes grises sont apportées, très bien. La robe de voyage, j'ai mise aujourd'hui. A deux heures donc nous allâmes avec la comtesse de Mouzay et sa fille, et de Ballore et son mari chez le père Lavigne. Il va nous montrer Notre-Dame.
D'abord nous étions chez lui au salon, il est d'une amabilité extrême, a l'air doux, calme, bon (avec des griffes de chat), plaisante même. Il nous a montré toutes les richesses de l'église, les coupes, les encensoirs, les croix et les Chasubles*. Les formes sont sinon nécessaires, mais c'est dans l'usage et elles ne sont pas de trop, c'est même nécessaire comme art, car il y a des choses magnifiques (robe de voyage très bien) mais les Chasubles* qui sont d'une richesse extrême sont inutiles selon moi. On ferait mieux de donner cet argent aux pauvres: quelle canaille est ce père. Il influence tellement sur les Françaises que cela fait pitié ! Il a même, par son influence fait que beaucoup de jeunes filles riches ne se marient pas, consacrent leur vie pour des soi-disant bonnes œuvres et laissent leur fortune au prêtre.
C'est un homme dangereux, car il est très éloquent. Je ne veux pas l'écouter souvent, car sans le vouloir, je serais obligée de croire à ce qu'il dit, et si je ne croyais pas, je serais tellement bourrée de ses principes jésuites qui entrent dans l'âme comme un serpent sous les fleurs, que je ne saurais plus à qui croire, quoi estimer.
Je suis assez ferme dans mes croyances, mais dans l'âge où je suis et avec le peu d'expérience que j'ai, on peut si facilement pervertir mon âme et détruire mes croyances ! Ses paroles, même en ne s'adressant pas à moi directement peuvent agir comme un poison. J'ai beau dire que je suis forte, que je sais beaucoup, que mes croyances sont fermes, mais tout cela n'est rien. Plus tard je verrais combien peu j'ai d'expérience et comme je suis enfant maintenant bien que je me croie si sage. Que Dieu me préserve.
*Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal*.
Et ces vieilles Françaises ! Toucher le père Lavigne à l'épaule, aller au paradis; au bras, au purgatoire; au dos, en enfer ! Que le diable les emporte ! Elles sont stupides. Mme de Mouzay a épousseté la manche du père. Comme il sait tirer l'argent !