Úterý 15. července 1884
Mardi 1 5 juillet 1 884
Le nouveau volume de Maupassant est accompagné de son portrait. Il ressemble à un taureau. Et comme il est très fier de son... de ses... facultés physiques c'est un coin de sottise dans sa nature. Tête de casseur empâtée pour trente-trois ans.
Naturellement il a dû croire que c'était une femme attirée par ce... côté particulier et qui voulait de quelques lettres... Imbécile. Pourtant comme il n'a jamais écrit rien qui provoque des lettres *pures...* mais au contraire... il pouvait bien s'imaginer... et rester logique. Mais il est très bien. On ne peut pas juger entièrement d'après une eau-forte, je n'ai confiance que dans les photographies à bon marché, sans retouches.
Le nez est d'un taureau tout à fait.
Il y a eu un moment de curiosité assez vive quand j'ai eu le livre entre les mains; comment va-t-il être le monsieur quoique j'ai pensé quelquefois depuis quatre ou cinq mois ? Eh bien il est mieux que je ne pensais seulement c'est un homme sot au fond, malgré toutes les choses qu'il écrit. Je ne sais si je me fais comprendre... Il y a des gens de talent, d'esprit, de génie même et qui ont un coin de sottise et d'autres... Je me demande si Bastien-Lepage en est dépourvu ? Jusqu'à présent je n'ai pas remarqué... et il me semble bien que c'est une nature en tout point exquise et encore affinée par un je ne sais quoi d'amer et de narquois. Mais il n'est pas bel homme. Oh non et Maupassant le regarderait avec un mépris considérable.
Les lutteurs ne se tiennent plus. J'avais vu des jongleurs dehors sur le boulevard et me suis dit qu'avec ce public-là et des lutteurs ce serait bien beau.
Puis j'ai été voir des lutteurs le soir à Neuilly où il n'y a qu'un public de cocottes et des gommeux, le peuple ne s'intéresse pas à ces luttes, il n'y a que les parisiens chics qui y vont par blague. On ne lutte pas dans la rue. Et le jour en baraque, l'éclairage ne me plaît pas et ce public assis... Enfin ça n'est plus ça.
Je reviens donc à un projet ancien et qui me prend tout entière chaque fois que je vois les bonnes gens des bancs publics.
Ce pourait être une étude grandiose. Il faut toujours mieux peindre des scènes où les personnages ne bougent pas. Entendons-nous, je ne suis pas contre le mouvement, mais dans des scènes violentes il ne peut y avoir d'illusion et de jouissance pour un public raffiné. On est péniblement et sans s'en rendre compte même, impressionné par ce bras levé pour frapper et qui ne frappe pas, par ces jambes qui courent et qui restent à la même place. Il y a des situations très mouvementées et où pourtant on peut se figurer une *immobilité* de quelques instants, ce qui suffit.
[Rayé: Caïn ayant tué Abel] Il vaut toujours mieux saisir l'instant qui suit un grand mouvement ou une violence quelconque, que celui qui le précède. La Jeanne d'Arc de Bastien a entendu des voix, elle a marché précipitamment en avant renversant son rouet et s'est arrêtée tout à coup adossée à un arbre. Mais voyez des scènes aux bras levés et où les gens *agissent,* c'est peut-etre très fort mais il n'y a jamais jouissance complète.
La distribution des drapeaux par ('Empereur, qui est [à] Versailles.
Chacun se précipite, les bras sont levés et pourtant c'est très bien car ces bras attendaient et on est saisi, remué, emporté soi-même par l'émotion de ces hommes, on partage leur impatience. L'élan et le mouvement sont prodigieux, justement parce qu'on peut se figurer un instant d'arrêt pendant lequel on peut regarder en paix cette scène comme une chose véritable et non un tableau.
Mais rien ne peut égaler la grandeur des sujets au repos. Soit en sculpture, soit en peinture. Un homme médiocre peut exécuter une toile tourmentée assez bien, mais il ne fera jamais rien d'un sujet au repos, tandis que c'est là que triomphe l'artiste vraiment grand.
Comparez le penseur de Michel-Ange à tous les groupes les plus mouvementés.
Voyez les toiles de Millet et comparez-les à toutes les violences imaginables.
Voyez le Moïse de Michel-Ange. Il est immobile mais il est vivant. Son Penseur ne remue pas, ne parle pas, mais c'est parce qu'il ne le veut pas; c'est un homme vivant qui est absorbé par ses pensées.
Le Pas-mèche de Bastien vous regarde et vous écoute mais il va parler car il est vivant.
Dans ses Foins, l'homme couché sur le dos, la figure couverte de son chapeau dort. Mais il vit. La femme assise rêve et ne bouge pas mais on sent qu'elle peut se lever car elle est vivante.
Mon sujet au repos peut seul donner des jouissances complètes, il laisse le temps de s'absorber en lui, de le pénétrer, de le voir vivre.
Les imbéciles et les ignorants pensent que *c'est plus facile à faire.* Ah ! Misère.
Si je meurs jamais ce sera d'indignation devant la bêtise humaine qui est infinie comme dit Flaubert, feu le patron de cette vache de, non de ce taureau de Maupassant.
C'est que vraiment dans tout ce qu'il a écrit, il n'est question que de... ça. C'est comme une monomanie. On est gêné et dégoûté.
Du reste ô naturalistes français vous ne faites qu'adopter un courant qui prend sa source en Russie. Il y a trente ans qu'on écrit des choses admirables en Russie?
En lisant il y a quelques années la Paix et la guerre du Comte Tolstoïj'en ai été frappée au point de m'écrier: mais c'est comme Zola ! Et c'est vrai, on consacre une étude dans la Revue des "Deux mondes" à notre Tolstoï aujourd'hui et mon cœur de Russe en bondit d'allégresse.
Cette étude est de M. de Voguë qui a été secrétaire d'ambassade en Russie qui a étudié sa littérature et ses mœurs et qui a publié déjà plusieurs articles remarquablement justes et profonds sur mon grand et admirable pays.
Et toi misérable ! Tu vis en France, tu aimes mieux être une étrangère que de rester chez toi ! La différence très grande pourtant qui existe entre Zola et Tolstoï c'est que Tolstoï ne parle pas souvent de rut, de désirs, de sexe etc. Il parle de tout et n'évite rien et pourtant ces choses-là ne dominent pas... C'est qu'aussi elles ne sont déjà pas si fréquentes dans la vie réelle qu'on ne puisse écrire deux pages sans s'étendre avec amour sur le... conjtmtìon des sexes. Et Zola n'est rien auprès du pornographe Maupassant qui n'a que ça dans son répertoire.
Zola est grand et le comte Tolstoï est grand.
Ah ! vous verrez comme nous vous tomberons Latins décomposés ! Que ma Russie soit seulement libre. Quelles forces ! Quelle sève ! comme dirait Maupassant.
Mais direz-vous en votre qualité de vierge ça doit vous préoccuper... Mais je ne dis pas non, seulement chez Maupassant il en est tellement parlé que j'en suis lasse et dégoûtée et que si j'avais de mauvaises idées, les livres de cet animal-là me rendraient sage.
Eh bien puisque tu aimes ta grande, ta belle, ta sublime Russie, va et travaille pour elle !
Si j'y allais je m'occuperais de politique et serais coffrée. Martyre obscure ! Et même admettre qu'on en parle pendant deux mois, puis c'est tout. Je n'aurais donc ni liberté pour la Russie ni gloire artistique. Si tout le monde raisonnait comme ça direz-vous on ne ferait jamais rien. Vous avez raison, aussi tout le monde ne raisonne pas ainsi et je ne prêche personne; Je suis un cas isolé.
Lorsque des milliers se seront immolés, j'irais jouir du succès obtenu par ces héros obscurs et souvent inutiles...
Moi je travaille aussi à la gloire de mon pays... si jamais j'ai un grand talent comme Tolstoï n'est-ce pas plus glorieux que les bombes de dynamite ? Et puis c'est plus agréable pour moi.
Pourtant qui sait ce qui peut arriver... Et... Si je n'avais pas ma peinture *j'irais* ! Parole d'honneur j'irais ! Mais mon travail absorbe mes facultés et le reste devient un intermède, un amusement.
Et puis vraiment je ne ferais que grossir la masse des inconnus incarcérés ou tués. Si je pouvais peser dans la balance j'irais au risque de ma vie, vous n'en doutez pas. Mais à l'heure qu'il est, il n'y a rien à faire pour les... cas isolés comme moi.