Sobota 9. srpna 1873
Samedi 9 aout 1873
On a apporte ma robe verte, elle me deplait, il faut l'arranger. Le soir nous avons encore trouve une carte de Preiss, (robe blanche, je ne suis pas a mon aise). J'ai dejeune a l'hotel, presque dine. Decidement, manger c'est la premiere chose, on ne peut jouir de rien quand on a faim. A l'Exposition il fait extremement chaud, point d'air, un vent brulant. Et etre corsetee et habillee par ces chaleurs, c'est vraiment desagreable. Il n'y a pas de monde, je m'ennuie; ce sont des Allemands de troisieme qualite, c'est abominable. Je suis absolument seule. Pas une seule de nos connaissances, on ne peut pas vivre seul. Oh ! je m'ennuie, je m'ennuie, je m'ennuie ! L'Exposition amuse son monde une semaine, mais quand on a tout vu, on ne peut y aller qu'en societe. Et il fait chaud, j'etouffe ! Une heure pres de la fontaine, puis marcher dans les galeries, puis a la musique. On a joue un morceau atroce, puis entr'acte, puis fantaisie sur Oberon que je deteste. Je l'ai joue, et par-dessus cela, comme expres, on le joue dans tous les concerts ou je vais. Mais apres cela, d'une facon inattendue Strauss (Johann) parait. Il donne un autre caractere a l'orchestre et a l'ensemble. Chaque musicien a une face animee et riante. On le rappelle, une fois, deux fois, trois fois.
Nous allons diner chez Provencaux sans ma tante. Vers la fin nous entendons des voix. C'est Saxe qui se querelle avec le restaurateur. Ca allait crescendo. Elle lui donna un coup avec l'eventail. Il lui a repondu:
-- Ne me touchez pas ou je vous tape.
Ca n'est encore rien, il lui a dit de telles choses que je ne veux pas ecrire. Il finit par dire qu'il ne veut pas des filles chez lui, et qu'elle est une "sale fille". Et puis:
-- Allez, ou je vous releve les jupes et tape sur...
Quelle horreur ! Paul a demande ce que c'est au garcon:
-- Elle se conduit tres mal et depuis longtemps, on veut s'en debarrasser, ce soir le restaurateur a defendu de la servir.
Voila l'histoire. C'etait un vrai scandale.
Nous fimes semblant de ne rien entendre. Mais je voulais tout entendre, c'est si nouveau pour moi, un tel scandale. J'en etais eloignee et d'une maniere tres comme il faut, j'y assistais.
Elle me plait beaucoup cette femme. Elle est si amusante, ca se voit sur sa figure.
Ces (en grand cachette et mystere), ces femmes (de septieme qualite) me plaisent. J'aimerais me transformer en une mouche pour les suivre dans leurs excursions et je voudrais entrer dans elles pour savoir ce qu'elles sentent, leurs sentiments. Ce sont d'etranges creatures, attrayantes et detestables en meme temps. Celle-la fait des histoires partout, a Monte-Carlo, on l'a mise a la porte.
Elle ressemble a Gioia de figure. Ici, elle fait de grandes toilettes. Mais laissons cela, je m'abaisse en parlant de ces creatures. Je suis honteuse d'avoir sali mon journal avec cette stupide et inconvenante histoire. (Et cependant elle m'est tres sympathique cette Saxe, je voudrais bien, deguisee, incognito devenir son amie). Oh ! quelle horreur ! horreur !
Je voulais me promener au Prater mais il est tombe quelques gouttes et nous rentnames.
Nous avons trouve la carte de Gutman et une loge pour l'opera. Sans changer de toilette, seulement j'ai lave la figure avec de l'eau fraiche et arrange le chapeau. Nous allames a l'opera: "Lucrezia Borgia". Nous arrivames au deuxieme acte, la chanteuse *Wilt,* est admirable. Il y a longtemps que je n'ai passe une si belle soiree. Elle a une voix superbe, trop grave (elle est un peu grasse). Vraiment je suis charmee.
Je suis tres difficile, mais Wilt est vraiment tres bien. Oh ! que je voudrais chanter comme elle ! Et ces Allemands qui l'applaudissent a peine !
Comme elle chante bien ! Je ne comprends l'opera qu'avec des voix comme cela.