Neděle 8. června 1873
Dimanche 8 juin 1873
L'Apollon du Belvédère que je vais copier a un peu de ressemblance avec le duc, l'expression surtout. Quand on le regarde tout d'un coup c'est très ressemblant: la même manière de porter la tête, et le nez est comme le sien.
Le corsage de la robe grise en batiste me déplaît à un tel point que toutes les fois que je le mets je suis de mauvaise humeur. Pour éviter ce désagrément, je l'ai donné à refaire. A deux heures nous allâmes reconduire Mlle Collignon, moi, maman et Dina. Elle a fait ses adieux avec tout le monde assez tendrement en s'embrassant. J'étais très *composta* et lui donnais des conseils pour son voyage, très pratiques. Non sans un certain, non regret, mais par habitude, je la vis partir. Je m'étonne du peu que son départ m'a coûté. Elle n'était pas du tout émue, pas un mot particulier n'était échangé entre nous. La voilà partie ! Pourvu que nous puissions trouver une bonne institutrice ! (robe grise batiste).
En ville pour la robe et encore des petites commissions, puis chez la comtesse de Mouzay. Nous y trouvâmes Mme de Ballore et Boumini la fille de Tambourini. On a commencé à parler de mon chapeau, puis de ma robe, puis de ma coiffure, de ma figure, de ma taille et enfin de mon caractère, mes opinions, mes convictions etc. etc. etc. etc. etc. Cette analyse générale a duré assez longtemps. Mme de Mouzay a chanté mes louanges, que je suis ferme, que je suis extra-logique, que je raisonne comme un sage, que j'ai un caractère fait, que je dis que mon mari m'aimera toujours, que je saurai me faire aimer et une quantité d'autres choses.
Je la remercie beaucoup en moi-même, mais je ne lui ai rien dit.
A la maison, M. Tchernikoff est venu nous voir et Solominka, lui et Walitsky vont à ce nouveau théâtre. Nous n'y allons pas, ça n'est pas comme il faut.
A neuf heures vient la voiture et nous sortons nous quatre. Grand-papa est un peu capricieux. Après le départ de chaque institutrice c'est la même chose. Cette Collignon, si je ne me trompe avait des plans sur lui et lui la croyait de bonne foi et le pauvre vieillard s'est laissé un peu entortiller. Ça passera dans peu de jours d'ailleurs.
Revenons à notre promenade. Le clair de lune est fort beau, l'air calme et pur. Dina prie d'aller à ce théâtre, ma tante s'y oppose, disant que c'est un café, c'est commun, c'est mauvais, que c'est une honte d'y aller et toutes sortes d'horreurs de manière que toute envie nous est passée.
Nous nous arrêtâmes près du théâtre et maman fit appeler Walitsky. Il sort et nous dit de ne pas y entrer, qu'il n'y a que des... et des paysans, que l'on y fume, que c'est un café. Nous partons, mais pour revenir. Maman a dit que nous pourrons entrer voir et sortir, car on ne peut pas beaucoup croire à Walitsky, il présente tout sous un aspect si sombre ! Nous avons hésité quelques minutes sur la porte mais n'avons pas osé entrer. Nous avions des premières places pour en bas. A la galerie, on paie moins. Nous sommes montées là pour être moins vues. Nous fîmes venir Walitsky et après avoir vu ce que c'est et restées là cinq minutes, nous sortîmes. Ce n'est vraiment pas convenable ! Je suis contente d'être allée, je n'aurai plus envie d'y retourner.
En voiture nous avons parlé du sort des cocottes comme la Soubise, la Gioia etc. Je voulais, en parlant de cette dernière savoir l'opinion de maman sur les relations entre elle et *lui* mais elle n'a pas parlé de Hamilton. Elle sait sans doute. Je me suis trahie par mes stupides rougeurs. C'est comme une maladie chez moi; à force d'avoir peur qu'on me parle de lui, je suis toujours prête à rougir. On parle de quelque chose et je tremble qu'on ne prononce son nom; on nomme quelqu'un d'autre et d'avance je rougis. De sorte que maintenant à chaque nom je rougis.
Aujourd'hui à dîner je me suis levée une fois de table pour éviter de rougir.
On a nommé les Michel et j'étais confuse. C'est une horreur une position pareille ! J'en suis presque malade !
Bientôt nous allons à Vienne avec ma tante. Manotte était très content de moi ce matin. J'ai joué une partie du concerto en sol mineur de Mendelssohn sans une seule faute. Il est dix heures et demie quand je termine, je suis fatiguée. Mon plus grand bonheur maintenant est d'aller me coucher.