Pátek 9. května 1873
Vendredi 9 mai 1873
J'attends Mlle Collignon pour la leçon, voilà une demi-heure. C'est tous les jours comme ça. Et maman me fait des reproches,
elle ne sait pas que j'en suis si chagrinée, elle ne sait pas que je suis brûlée intérieurement par l'impatience, la colère, l'indignation. Mlle Collignon manque les leçons, elle me fait perdre mon temps, j'ai quatorze ans, si je perds le temps, que deviendrai-je ? Mon sang bout; je suis toute pâle ! et par moments le sang me monte à la tête mes joues brûlent, mon cœur bat, je ne puis rester sur place, les larmes me pressent le cœur, je parviens à les retenir et j'en suis encore plus malheureuse; tout cela ruine ma santé, abîme mon caractère, me fait irritable, impatiente. Les gens qui passent tranquillement leur vie, ça se voit sur leur figure et moi qui suis à chaque instant irritée par des bagatelles, c'est-à-dire que c'est toute ma vie qu'elle me vole en me volant mes études ! A seize, dix-sept ans, viendront d'autres pensées, et maintenant c'est le temps pour étudier, c'est heureux encore que je ne suis pas une petite fille qui a été enfermée dans un couvent et qui en sortant se jette comme une folle au milieu des plaisirs, croit à tout ce que lui disent les fats à la mode et dans deux mois se trouve désillusionnée, désappointée.
J'ai vu un peu de tout et je ne crains pas pour moi, si cette infâme, sans conscience, me fait perdre le temps maintenant je le rattraperai, c'est-à-dire que j'étudierai une année de plus, et cela me fera une année de moins pour les plaisirs à cause de cette...
Je ne veux pas qu'on croie que ayant fini d'étudier je ne ferai que danser et m'habiller; non. Mais ayant fini les études de l'enfant, je m'occuperai sérieusement de peinture, de musique, de chant. J'ai du talent pour tout cela et beaucoup. Comme cela soulage d'écrire ! Je suis plus calme. Cette agitation constante non seulement nuit à mon caractère et à ma santé, mais encore à ma figure. Cette rougeur qui me vient, mes joues brûlent comme du feu, et alors quand le calme vient, elles ne sont pas fraîches, ni roses. Au lieu de cette couleur qui devrait être toujours sur mes joues, par moments seulement je suis très rouge et d'autres pâle et chiffonnée, c'est sa faute. Car l'agitation qu'elle cause fait cela. J'ai même des petits maux de tête après avoir brûlé comme ça. Maman m'accuse, c'est ma faute que je ne parle pas anglais, comme cela m'outrage ! Je voudrais lui faire comprendre que je suis au-dessus de la paresse, ses accusations m'humilient, que je suis vexée, et que même dans ce moment les larmes m'étouffent, elle est arrivée.
A la promenade (robe noire, chapeau rose, mal) je suis allée
pour chercher de la broderie, presque trouvée. Le temps est lourd, triste, ah que je voudrais m'en aller ! J'accuse Mlle Collignon peut-être injustement, elle est malade et à cause de cela manque, mais pas malade elle manque aussi. Je ne sais quoi penser, un moment je m'indigne de sa négligence, l'autre je me reproche de l'avoir accusée. Le fait est qu'elle m'enlève *une heure* tous les jours, c'est énorme.
Je pense que *s'il* va lire un jour ce journal, il le trouvera bête. Et surtout mes déclarations d'amour. Je les ai tant de fois répétées qu'elles ont perdu toute leur force. Je les ai dites chaque fois qu'elles étaient dans mon cœur et si je n'écrivais que ce qui est un beau style, je n'écrirais plus mes pensées, mes impressions, et enfin tout ce que je sentais, mais ce serait une composition.
Qu'il le lise donc ce journal tel qu'il est. Et s'il y trouvera des fautes d'orthographe il n'y trouvera pas des fautes de sentiment.