Středa 7. května 1873
Mercredi 7 mai 1873
Très beau. A sept heures après la pluie d'hier, il faisait si beau, si frais. Les arbres éclairés par le soleil étaient si verts que je ne pouvais pas aller étudier, d'autant plus qu'aujourd'hui j'ai du temps, mais suis allée au jardin et, posant ma chaise près de la fontaine, j'avais un si splendide tableau, car cette fontaine toute entourée de grands arbres, on ne voit pas le ciel, ni la terre. On voit une espèce de ruisseau avec une fontaine et des rochers couverts de lierre et de mousse, et tout autour des arbres de différentes espèces éclairés ça et là par le soleil. Le gazon vert, vert, et mou, vraiment j'avais envie de me rouler dedans. Cela formait comme un bosquet, si frais, si vert, si mou, si beau qu'en vain je voudrais en donner une idée, je ne pourrais pas. Si la villa et le jardin ne changent pas, je l'amènerai ici pour lui montrer cet endroit si beau et où j'ai tant pensé à lui.
Hier soir j'ai prié Dieu et quand je suis arrivée au moment où je prie pour faire sa connaissance, j'ai imploré Dieu de me l'accorder, je le fais d'ailleurs tous les jours mais jamais il ne m'a aussi semblé qu'// m'a entendue comme hier. Les autres jours je prie mais ça n'est pas ça, c'est-à-dire que je prie la même chose, mais hier II m'a entendue, je l'ai senti et j'ai pleuré à genoux. Trois fois déjà II m'a entendue et m'a accordé. La première fois je demandais un jeu de croquet, je priais tant, tant, comme jamais de ma vie je n'ai prié, et dans quelques jours ma tante m'a apporté un croquet de Genève. La deuxième fois, je demandai son aide pour apprendre l'anglais. J'ai aussi tant prié et pleuré que mon imagination était tellement excitée qu'il m'a semblé voir une image de la Vierge dans le coin de la chambre qui me promettait. Je pourrais même reconnaître
quelle image. La troisième fois, c'était pour que Rémy me fasse une déclaration et pour qu'il me fasse la cour. Encore bien de fois, Il m'a donné ce que je demandais. Voilà ce qu'il m'a donné: l'amazone, monter à cheval, je ne pouvais trouver avec qui monter, et Lui a trouvé, les robes que je désirais, la connaissance de Berthe à Bade, la langue anglaise et encore plusieurs choses.
Hier j'ai été entendue par Lui, j'ai dit que si je pleure, Il m'aura entendue. Pendant deux jours je ne pouvais pleurer, et hier tout à coup après L'avoir prié j'ai pleuré sans le moindre désir de moi. Les larmes sont venues d'elles-mêmes ou plutôt de Lui. Il m'a entendu ! Béni soit Son nom !
Oh ! si Dieu lui inspirait le désir de nous connaître.
Nous allâmes chez les Howard pour leur dire adieu, Madame, Monsieur et Hélène partent demain pour l'Italie, les autres enfants restent. Ne les trouvant pas, nous sommes venus à la promenade où nous les avons rencontrés, ils allaient chez nous, mais seulement Madame et Hélène vinrent, on a laissé les autres à la maison; nous allâmes avec Hélène au jardin, elle a énormément d'amitié pour moi, cela me fait tant plaisir. Le soir, moi, Georges et Markevitch pour quelques minutes au jardin. A dîner j'ai parlé du mariage, et étonné Georges par mon savoir. Mme Howard a dit à maman que je lui plais par mes raisonnement sur l'éducation des enfants. J'en ai parlé avec les enfants. Ingrat qu'il est, quelle femme je serais pour lui, il ne s'en doute pas ! A déjeuner, je vis près de la porte de la remise à la rue de France sa voiture à un cheval, je me suis mise à marcher dans la chambre, pour pouvoir l'observer sans être vue. On lisait en ce moment et je marchais sans aucun bruit, je m'étonnais de ma légèreté. La voiture s'en alla au moment où je ne m'y attendais pas et pour cacher ma rougeur, je me regardais dans la glace. Bête que je suis, ça n'était même pas lui, ni la voiture pour lui. Le soir, Barnola chez nous.