Neděle 27. dubna 1873
Dimanche 27 avril 1873
Froid comme en hiver. A l'église (robe bleue), très froid, comme en hiver.
Puis à la musique (robe de velours noir entière, chapeau de Dina, cheveux pendants, très bien) beaucoup de monde niçois. Le soir à l'opéra "La Favorita" di Donizetti, avec Mme Galletti. Nous allâmes sans avoir pris de loges, mais nous avons pris une en entrant (robe rose, je me suis coiffée en imitation d'Allard, assez bien, très bien). Le théâtre, encore plein, du monde niçois, quelle cochonnerie ! Galletti chante très bien, en somme je suis contente. C'est la première fois que je vois "La Favorite".
En retournant nous avons trouvé maman qui est malade depuis l'invasion de la Tolstoy, très mal, en notre absence elle a eu une attaque, elle est comme une enfant capricieuse et entêtée; elle agace tout le monde en ne voulant rien faire de ce que dit Walitsky, elle le fait exprès, elle dit des choses qui n'ont pas le sens commun. Si elle savait combien elle me fait du mal ! Je ne sais pas, comme j'ai déjà dit, exprimer mes sentiments quand il s'agit de ma mère car c'est au dessus de toutes descriptions. Je meurs à la seule pensée de la perdre !
J'avais quelque chose à dire mais *elle* me l'a fait oublier, et puis, je ne sais comment je vais parler de Hamilton ou de Boreel après un sujet si grave. Je me suis souvenue de Boreel et je me suis dit que, en l'aimant, je l'aimais véritablement, ça n'est pas son entourage; d'ailleurs il n'était guère brillant quand je l'ai aimé, c'était un amour désintéressé et qui pouvait durer toujours s'il aurait su en profiter. Il s'en repentira un jour, car je suis perdue pour lui pour toujours. Il a tort car je le répète encore, voilà une preuve de mon désintéressement, je l'aimais quand il n'était pas du tout brillant, c'est vrai il était le baron Finot avec cinq chevaux de course, ah ! comme je me calomnie ! Je l'aimais pendant longtemps, ne sachant pas qui il était, ce ne fut que plusieurs mois après que l'on m'a dit qu'il était baron, son chien venait souvent chez nous et nous suivait dans la rue, sur le collier, nous avions lu "M. Robert Boreel".
Mais comme on nous dit qu'il était baron, j'ai plus aisément cru le dernier, car cela me permettait de l'aimer pour toujours, on a taquiné Mlle Collignon avec Boreel. J'ai su après son départ qui il était. Alors j'ai songé au duc mais lorsqu'il revint mon amour pour lui devint des plus forts. Mais il n'a pas su profiter, il ne s'est même pas fait présenter, il agissait en canaille, il m'enrageait ! Mais lorsqu'enfin vint le duc, il disparut, il s'évanouit, il n'existait plus, l'autre était tout. C'est alors que je vis qui j'aimais réellement ! C'était, His Grace the Duke of Hamilton.
Ce soir au théâtre, il était avec moi, d'ailleurs il ne me quitte jamais, il est toujours devant mes yeux. Je me suis imaginée deux tableaux. L'un, moi au fond d'une loge pendant qu'on chante des airs magnifiques et Boreel près de moi me tenant la main; l'autre, la même chose, mais au lieu de Boreel, le duc. Le premier était indifférent, mais le deuxième, j'ai cru vraiment sentir sa main dans la mienne, il me parlait tout bas, il touchait ma main de ses lèvres.... Mon cœur a battu, j'ai rougi et je me suis rappelée que j'étais au théâtre, que l'on me regardait, que je ne devais pas paraître rêver. La même chose m'est arrivée aujourd'hui à la musique, je voulais m'abandonner à mes rêves, me coucher en voiture, mais encore ce monde qui nous regarde ! Oh ! mon Dieu, donne-moi le duc ! Je l'adore ! Il est toujours devant moi, ma pensée est toujours avec lui ! Protégez-le, mon Dieu, contre tous les dangers.
[Deux pages arrachées et remplacées par deux feuilles portant le texte suivant: Depuis longtemps déjà j'ai vu le duc pour la dernière fois, je m'étonne. De quoi remplirai-je le reste puisque je ne le verrai plus. J'ai lu le temps où je le voyais et je vais le relire encore, il me semble que je n'ai pas lu, que je le verrai encore.
C'est stupide et révoltant que j'aie si mal écrit alors ! Ce jour, cette matinée plutôt, je me la rappelle dans ses moindres détails et alors j'ai si peu et si bêtement parlé ! Misérable ? Je ne me le pardonnerai jamais.
J'attends toujours en lisant et je m'étonne que le temps où je le voyais soit si pauvrement raconté. Il me semble toujours que je n'ai pas relu tout. C'est piteux, et laid et incomplet.]