Středa 9. dubna 1873
Mercredi 9 avril 1873
Temps gris, puis pluie. A onze heures je voulais aller au bain mais selon leur gracieuse habitude on a commencé à y mettre des obstacles et à se figurer des horreurs pour la simple raison que je voulais me mouiller comme fait beaucoup de monde. On commença par dire qu'il fait froid, ce qui est un peu vrai, puis on s'est présenté toutes sortes de malheurs, et même ma réputation pouvait être compromise par l'action de se plonger dans la mer. Après une scène longue et désagréable j'ai fini par partir avec Mlle Collignon (vêtement vigogne, en sortant, mal, mais quelques minutes après avoir marché, très bien). J'ai trouvé qu'il faisait froid et j'ai renvoyé Marie qui portait mon costume. Je l'ai fait de moi-même, et je ne vois pas pourquoi on croit que j'ai de l'intérêt à avoir froid, à me noyer etc. etc. et que je suis si folle que je ne sais même pas ce que c'est que l'instinct de self-preservation.
Au lieu de me persuader une chose, de me prouver qu'elle est vraiment ainsi, tout tranquillement, on commence des scènes et des lamentations et c'est de là que proviennent tous les désagréments. Mais j'y vois un bon côté et je considère cela comme envoyé par Dieu pour démontrer comme c'est mal d'agir ainsi, et pour m'enseigner comment je devrais agir envers mon mari et mes enfants.
Ce que j'ai dit de la scène d'aujourd'hui est sans doute chargé, mais le fond est la pure vérité.
De onze heures à douze heures, j'ai marché, nous allâmes jusqu'à Mme Mortier, et puis nous sommes retournées, il n'y avait presque personne excepté en rentrant j'ai vu Audiffret, généralement il ne regarde jamais et passe les yeux fixés devant lui d'une façon affectée. Mais moi je juge cela comme cela; si la personne en passant vous regarde, ça veut dire que vous êtes pour elle comme tout le monde mais quand on vous passe sans du tout vous regarder, regardant en avant *d'un air affecté*, comme je viens de dire (ça ne concerne pas ce monsieur, mais je parle en général), cela veut dire que vous êtes quelque chose pour elle et qu'elle vous cherchait et, vous ayant aperçu de loin, veut montrer qu'elle ne vous regarde pas, qu'elle ne fait pas attention à vous. Je juge un peu d'après moi. On fait cela pour intéresser.
[Dans la marge: Ou bien on éprouve du plaisir ou du déplaisir en voyant la personne.]
Dans l'après-midi il pleut, et je ne suis pas du tout fâchée d'être sortie le matin; nous ne sortîmes que pour une heure en voiture (même robe, chapeau bandit gris de ma tante, assez bien), peu de monde. J'ai acheté chez Delbecchi trois petits livres pour continuer ce journal.
Ce matin j'ai montré à Mlle Collignon un charbonnier, je crois, en lui disant: Regardez comme cet homme ressemble au duc de Hamilton (c'est un peu vrai, de loin) elle m'a dit en souriant: "Quelle bêtise etc." Cela me fait un plaisir immense de prononcer son nom mais je vois que quand on ne parle à personne de celui qu'on aime, cet amour est plus fort, tandis que si l'on en parle constamment (ça n'est pas là mon cas) l'amour devient moins fort, c'est comme un flacon d'esprit, s'il est bouché l'odeur est forte, tandis qu'étant ouvert, la force s'évapore; c'est justement cela qui rend mon amour plus et plus fort, car je n'en entends jamais parler ni je n'en parle jamais moi-même, je le garde tout entier pour moi.
Aujourd'hui j'avais une leçon de géographie sur l'Amérique en cherchant une île mes yeux ont été frappés de ce nom magique *Hamilton*, "Ile Hamilton" dans l'océan Arctique. J'étais comme frappée de foudre, je ne sentais pas la terre sous moi, je semblais être je ne sais où, je ne sais comment, mon cœur battait, j'étais toute littéralement bouleversée. Et encore puis-je douter que je l'aime (la leçon avec Hamilton n'est pas encore arrivée, je l'attends avec des frissons).
Puis-je balancer ? Oh ! non, non, je l'aime, je l'adore, c'est lui le premier que j'aime, car je ne sentais pas des émotions aussi fortes quand j'aimais Boreel; peut-être cela me semble ainsi parce que l'autre est passé, j'aurais pu vérifier si j'écrivais alors ce que je sens, mais je n'écrivais que par signes qui ne prouvent rien.
Je rêve toute la journée comment s'il était venu chez nous en Russie à la campagne (voilà une drôle [de] fantaisie), des promenades le matin au bois, toutes sortes d'excursions.
Mon Dieu, mon Dieu, que je l'aime, s'il le savait ! Mais avec l'aide de Dieu il le saura un jour. J'ai confiance en Dieu, je le prie et II me donnera, Il m'a donné tout ce que j'ai pu avoir à présent, pourquoi ne pourrais-je pas espérer qu'il me donnera le reste plus tard ?
[En travers: C'est tout de même fort de se surexciter au point d'éprouver de réelles émotions pour rien.]