Neděle 9. března 1873
Dimanche 9 mars 1873
A l'église (robe bleue), *maman a communié* (robe de velours violet, vêtement crêpe de chine blanc) puis d'une manière inattendue Mme Anitchkoff nous proposa d'aller nous photographier chez Shier et nous nous sommes photographiées moi et maman.
Puis à la maison à une heure et demie. A deux heures et demie nous allâmes, moi, Dina et Mlle Collignon chez Mme Howard qui nous a invitées hier pour passer le dimanche avec ses enfants.
Chez eux nous nous sommes promenées au jardin, puis à la maison, les enfants tellement gentils et aimables que c'est vraiment un plaisir d'aller chez eux. Nous étions sur le point de partir vers les cinq heures quand Mme Howard est rentrée et nous a dit qu'elle était chez maman et lui a demandé la permission de nous garder jusqu'au soir; nous restâmes donc. (Patton y était) Après le dîner nous allâmes au grand salon qui était sombre et les filles m'ont tellement priée de chanter, elles se sont mises à genoux, tous les enfants de même, nous avons beaucoup ri. J'ai chanté "Santa Lucia" "Le soleil s'est levé", "Je ne suis qu'une herbagère" et quelques roulades. Ils étaient tous tellement extasiés qu'ils se sont mis à m'embrasser affreusement, oui c'est le mot. Je n'ai pas mal chanté. Les grands étaient dans l'autre chambre, à m'écouter, avant je ne le savais pas, puis je le savais, mais j'ai continué.
Les enfants me regardaient et me parlaient avec une émotion pleine d'étonnement et de respect pour ma voix; elles me prédisaient un avenir glorieux, elles s'extasiaient tellement que Lise m'embrassa l'épaule, puis même la main. Je ne puis décrire la ferveur que j'ai produite sur elles, les garçons les imitaient aussi.
Si je pouvais produire le même effet sur le public, je me serais mise sur la scène aujourd'hui même. C'est une grande émotion que d'être admirée pour quelque chose de plus que la toilette. Vraiment, de ces paroles admiratives des enfants je suis toute ravie, que serait-ce donc si j'étais admirée par *d'autres *!
Je ne m'attendais pas vraiment à leur plaire tant. Lise était jalouse d'Hélène. Toutes les deux voulaient m'avoir à elle toute seule.
Je me suis énormément amusée et c'est parce que l'on m'a admirée. Que veut dire avoir un talent quelconque, on est admiré, aimé, respecté, honoré, on nous regarde même avec une sorte de révérence superstitieuse.
Oh ! comme cela m'amuse. J'ai reçu des baisers sans nombre. Elles m'adorent.
Vraiment je ne puis que redire comme les filles m'aiment ! elles m'embrassaient sans fin. Elles s'étonnaient comment je puis si bien chanter sans avoir appris. Hélène, Lise et Jean, ont joué du piano très bien.
Je suis faite pour des triomphes et des émotions, donc le mieux que j'ai à faire, c'est de me faire cantatrice. *Si le bon Dieu veut me conserver, fortifier et agrandir la voix ,* là je puis avoir le triomphe dont j'ai soif. Là je puis avoir la satisfaction d'être célèbre, connue, admirée, et c'est par là que je puis avoir celui que j'aime. Rester comme je suis, j'ai peu d'espoir qu'il m'aime. Il ignore mon existence. Oh ! non, il me connaît, mais ce n'est pas ce que je cherche.
Quand il me verra entourée de gloire et de triomphe ! Les hommes sont ambitieux ! Il quittera Gioia pour moi, j'en suis sûre... *Si Dieu le veut.*
Et je puis être reçue dans le monde parce que je ne serai pas une célébrité sortie d'un débit de tabac ou d'une rue sale. Je suis noble. Je n'ai pas besoin de faire quelque chose, mes moyens me le permettent, donc j'aurai encore plus de gloire et plus de facilité à m'élever.
Comme cela ma vie sera parfaite, je rêve la gloire, la célébrité, être connue partout.
En paraissant sur la scène, voir ces milliers de personnes qui attendent avec des battements de cœur le moment où vous chanterez, savoir en les voyant qu'une note de votre voix les met tous à vos pieds. Les regarder d'un regard fier "je puis tout" !
C'est vrai, c'est juste.
Voilà ce que je rêve, voilà ma vie, voilà mon bonheur, voilà mon désir. Et alors, étant entourée de tout cela, Monseigneur le duc de Hamilton viendra comme les autres se prosterner à mes pieds, mais il n'aura pas la même réception que les autres. Cher, cher, je t'aime tant. Tu seras ébloui de ma splendeur et tu m'aimeras ! Tu verras le triomphe dont je serai entourée ! Et c'est vrai tu n'es digne que d'une femme comme j'espère d'être. Je ne suis pas laide, même jolie, oh ! oui plutôt jolie, on me... trouve très jolie et je plais.
— Je suis extrêmement bien faite, comme une statue. — J'ai d'assez beaux cheveux. — J'ai une manière de coquetterie très bonne. — Je sais me comporter avec les hommes. — Je sais poser très bien, maintenant je ne puis le mettre en pratique mais plus tard. — Et enfin être une célébrité du monde !
Tout cela doit le mettre à mes pieds. Il ne doit épouser une autre femme, celle-là sera digne de lui, de son rang, de sa richesse et de lui-même.
Il ne fait pas attention à des *Patti* parce qu'elles sont à tout le monde et parce qu'elles sont prises pour des souveraines.
Mais moi je ne suis pas comme cela, je suis honnête, je ne donnerai même pas un baiser à un autre homme que mon mari et je puis me vanter de quoi ne peuvent pas toutes les filles de quatorze ans de ne jamais avoir été embrassée ni avoir embrassé quelqu'un. De cela je pourrais m'en vanter à mon mari et ce sera la vérité.
Alors une jeune fille, qu'/7 verra au plus haut point de la gloire que peut obtenir une femme, l'aimant d'un amour ferme depuis [Rayé: presque] son enfance, étant honnête et pure [Rayé: et innocente] ça l'étonnera. Il voudra m'avoir à tout prix et m'épousera par orgueil. Mais que dis-je, pourquoi je mets à un si bas rang moi-même comme femme, pourquoi ne puis-je admettre qu'il peut m'aimer ? Est-ce que je suis une misérable qui ne peut pas être aimée ? Je serai mieux que Gioia ! Oui ! avec l'aide de Dieu ! Dieu m'a fait trouver les moyens par lesquels je puis avoir celui que j'aime ! Merci ! ô mon Dieu ! merci II! Quel bonheur peut être plus grand sur la terre ? Maintenant, s'il faisait attention à moi, il penserait me faire honneur; mais alors je lui ferai voir que c'est moi qui l'honore en l'épousant, parce que je donne pour lui toute ma gloire.
Mais quel bonheur peut être plus grand I avant tout être une fille adorée par ses parents, soignée et avoir tout ce qu'une enfant peut avoir ! Puis être connue, admirée, recherchée et honorée par le monde entier, et avoir la gloire et le triomphe chaque fois que l'on chante ! Et enfin devenir duchesse de Hamilton et avoir le duc que j'aime depuis tant de temps. Etre reçue, respectée, admirée par tout le monde, être riche par *moi-même* et par mon mari, pouvoir dire que je ne suis pas une bourgeoise de naissance comme le sont toutes les célébrité
Avoir tout ce que je veux et puis, et puis le principal, avoir l'homme que j'aime, m'aimant et m'adorant. O ! mon Dieu ! voilà ma vie, voilà le bonheur que je désire ! Si je puis devenir sa femme sans être cantatrice, j'en serai également satisfaite, mais je crois que je ne le pourrais attirer vers moi qu'en étant cela.
Oh ! si ce bonheur se pouvait ! Mon Dieu, Tu m'as fait trouver par quoi je puis obtenir ce que je demande ! Oh ! Seigneur aide-moi ! Je mets tout mon espoir en Toi. Toi seul peut me rendre heureuse ! Mon Dieu je T'en supplie, par grâce, fais-moi heureuse ! Tu m'as fait comprendre que c'est par ma voix que je puis obtenir ce que je demande. Donc c'est sur ma voix que je dois arrêter toutes mes pensées, c'est elle que je dois soigner, ménager et garder. Je Te jure, Seigneur, de ne plus chanter ou plutôt crier comme avant.
En quittant Mme Howard, on m'a couverte d'un manteau en hermine. Je me suis trouvée assez bien. Si je devenais duchesse de Hamilton un manteau comme cela m'irait. [Rayé: Tout me prédit que je serai duchesse]. Je suis trop présomptueuse, parce que je mis un manteau en hermine. J'imagine que je suis reine.
Merci mon Dieu ! pour m'avoir montré par quoi je puis avoir celui que j'aime.