Deník Marie Bashkirtseff

Quoi encore ? Mais il y a juste douze heures que je ne me suis plainte... Je suis bien fachee a cause de Bastien. Et je pense que son idiot de frere est un peu cause... Il aura dit partout beaucoup de bien de moi, on aura repete que Bastien-Lepage est toque de Mlle Baschkirseff lequel des deux Bastien.
En attendant on m'a attribue le vrai naturellement et voila. Et me voila bien.
Mais enfin, c'est insupportable ! Mais j'en ai assez. Mais je ne veux plus !!!!
Il faut que j'ecrive trois fois par jour a present... Et j'ai un peu mal a la tete et pour que ca m'arrive il faut que je sois bien embetee o mon Dieu.
La Bailleul vient diner et raconte ceci. Que des femmes furieuses de ne pas avoir ete invitees et quelqu'un de tres mechant dans la colonie russe, nous en veut a mort. On a fait ou l'on va faire faire des articles de journaux contre nous... Et puis que hier, samedi, notre jour, on devait venir chez nous faire un scandale. Qui on ? Alors elle m'a ecrit. C'est inepte tout ca.
- Mais chere Comtesse, lui dis-je, ca me parait bien extraordinaire que "Le Gil Blas" publie quelque petite infamie, passe encore, il attaque le ciel et la terre, mais ce que vous dites est tout a fait etonnant... Qui on ? Et a quel propos ?
- Mais Mme Mackay qui est si mechante... Vous savez bien...
- Mais je ne m'en fais pas la moindre idee... Je ne la connais pas, nous ne la connaissons pas, il n'y a rien de commun entre nous; Bastien est venu chez nous, mais Carolus aussi, mais Saint Marceaux, mais Wenecker, Caillas, Robert-Fleury, un tas d'autres...
Alors me voyant prendre ca comme ca:
— Enfin je vous dis ca, parce qu'on a dit qu'il vous admirait, voulait vous epouser; est-ce que je sais...
— M'epouser ! Eh bien il peut se fouiller.
— Elle s'est imaginee ca et alors vous comprenez...
— C'est tout a fait etonnant.
Qu'en dites-vous ? Je dis que j'ai la manie du potin et que je ferais bien de m'en defaire.
Nous allons ce soir chez les Kanchine, elles sont venues trois fois, elles recoivent le dimanche soir, ce sont des Russes bien et je fais ce sacrifice de sortir... 11 rue Murillo, on ne danse pas heureusement, mais on cause et puis pendant que tout le monde est autour de la table a the, une dame chante.
Mme Kanchine me presente aussitot Molinari et Texier, deux vieillards celebres et me les confie comme a une femme superieure, qui va s'amuser en la societe de ces deux esprits. Cette femme superieure sait bien vaguement que Molinari ecrit, quant a Texier... j'en ignore absolument. Je peux bien avouer ca ici. Le bruit des conversations etait tel que je n'ai pas souffert du tout, vous savez que j'entends parfaitement au milieu du bruit... Il m'a falu quelques efforts je l'avoue pour ne pas dire des betises ne connaissant rien, rien, rien de mes deux vieillards, mais je m'en suis tiree, aidee par la vanite de me voir regarder par tout ce salon, en conversation serieuse avec des hommes distingues.
Mesdames Gavini, Randouin, Linsingen etaient la.