Deník Marie Bashkirtseff

Apres un mois d'obstination je n'en peux plus. Cette etude avec Dina ne vaut rien. Ne vaut rien parce que c'est au dessous de ce que je puis faire. Elle n'a pas mis de mauvaise volonte dans la pose. Oh ! non mais de la nonchalance et lutter contre ca est desesperant...
J'ai bien assez d'avoir a battre contre mon incapacite et mon ignorance, enfin quand on a fait tout ce qu'on peut et que c'est mauvais... Ca ne fait rien, mais faire mediocre et avoir conscience qu'on est capable de mieux et que ca n'y est pas et c'est par la faute d'une autre... La est la rage supreme ! ... Le pot au lait de Perrette,... Le voila brise, ca se fend en une crise de larmes.
Je prendrai un modele et je le referai en une semaine, je vous en fais le pari... Enfin la n'est pas encore la question-
inutile de lutter, voila le fin mot de toute une vie...
Quoique je fasse, quoique je veuille, quoique j'espere... Neant ! Si la providence si l'on veut, ou le sort, ou le Dieu aveugle et cruel de la haut, enveloppe cette atroce persecution de toute la logique des evenements humains... Mais...
J'ai ete faire voir la peinture a Tony, ce n'est pas mal mais je puis faire mieux.
Je le savais seulement il me parle de mon Salon et cela me fait du bien. J'avais peur d'en parler...
Il y a beaucoup de monde, des Russes qui ont medit de nous viennent a present, comme les Kanchine...
Et ce soir je recois un mot de cette vieille drolesse de Bailleul qui me dit mysterieusement qu'elle a a me communiquer quelque chose de presser, mais qu'en attendant de la voir je sois bien prudente, que je prenne bien garde... a
Evidemment il s'agit de la Mackay puisqu'elle m'en a deja parle dans les memes termes, que je prenne garde a moi, qu'elle est tres mechante--- Qu'est-ce que c'est encore ? Ah ! Ca ! Mais je ne pourrai plus vivre si ca continue.
Mais c'est insense ! Est-ce que je reve ? J'ai peur seulement d'une chose c'est que toutes ces miseres et toutes ces persecutions ne me poussent a quelque coup de tete... Je patiente depuis longtemps esperant toujours que cela va changer... mais les coups redoublent... Horrible malheur, infames calomnies, infimes miseres... Tout se suit et je sens que c'est le commencement de la fin... de ma patience... Alors des idees folles... Qu'est-ce que je vais faire ou devenir ? On ne sait pas... pousse a bout... A force de s'entendre dire qu'on a vole on peut devenir voleur de rage... On dit de moi je ne sais plus quoi, tout au monde... vous rappelez-vous la peur et l'horreur que me causaient l'aspect des cocottes... On m'accuse de me mal conduire ou qui, je ne sais plus... et pour que cette Mme Mackay ait de telles inquie-tudes il faut qu'elle me croit capable de lui prendre son peintre comme amant alors ou comme mari... Ma tete s'en va...
Maintenant pour en revenir a des miseres moins tragiques... Bastien-Lepage ne reviendra plus, jamais; cela se comprend. Il ne pourra meme pas m'etre utile pour le Salon comme a Breslau... Mais la maigre brune et sale quoique remplie de talent Breslau ne pouvait inspirer de jalousie a [Mots noircis: sa vieille] demi-cocotte... Et moi qui avais des projets... nous faire un salon de celebrites de tous genres, ce Bastien-Lepage enfin... Quoi de plus naturel, il a une maitresse qui est jalouse et qui a peur de moi... C'est tout simple mais le resultat... est quoiqu'il advienne ceci: je suis poursuivie par un inexorable guignon.
Alors des idees... Peut-etre que ca se conjure... des prieres... je ne crois qu'aux miennes, les messes payees ne sont pas efficaces... Tenez pourtant, il y a trois femmes qui tous les soirs et tous les matins prient du fond du coeur pour moi: maman, ma tante et Dina seraient toutes les trois pretes a prendre pour elles toutes mes tristesses, maman et ma tante remercieraient Dieu du matin jusqu'au soir s'il voulait bien les rendre sourdes et aveugles a ma place... Dina aussi peut-etre... Elle est si bonne... Maman ne laisse pas passer une messe a l'eglise, lorsqu'il y a trois services par semaine, elle va aux trois, tres occupee a travailler je ne peux aller a l'eglise que rarement, un dimanche par mois et encore, mais maman me remplace et prie pour moi et la voyant presque toujours sans moi on dit que je ne vais meme jamais a l'eglise, que je suis si artiste et de la a dire nihiliste, fumant la pipe, se grisant etc... Tout ca se tient...
Vous voyez que les prieres de ma pieuse famille me profitent...
Et ceci in tutto.
Et la conclusion ?? Se coucher et mourir ?... Il m'arriverait encore des infamies dans l'autre monde... Alors lutter ? Mais oui... Je deplore amerement d'avoir a jouer ici bas ce role mais je ne l'ai pas choisi... Tacher de vivre tout de meme... Peut-etre les esprits contraires se lasseront-ils...
Du reste si je deviens... Je me tuerai... L'inconnu de la mort plutot que l'eternel silence...
Tout ca n'est pas possible ! Ce n'est pas moi ! Je reve ! Je vais me reveiller de cet effroyable cauchemar !
Et en attendant et malgre les grandes phrases, la vie se deroule, les jours se suivent, les petites choses que les idiots disent de mepriser et qui font la vie, se suivent; et tout me torture... Et malgre tout ma jeunesse se revolte contre toutes ces miseres, elle crie a l'injustice, elle veut sa part de jouissances et de bonheur. Est-il possible mon Dieu que je sois condamnee !
Pourquoi tant de choses affreuses et injustes ! Si c'est Dieu... Pourquoi ne pas nous laisser croire qu'il est terrible et sans [Mot noirci: pitie ] Et quoique je dise [Mots noircis: mes vingt ans esperant] encore [Mot norici : s'amourachant] a tous les semblants de sourires du sort, courant apres le bonheur... Et ce tissu de deboirs et de miseres irait toujours jusqu'a la mort !?!
Enfin, tout peut changer, tout peut se refaire, je serai peut-etre heureuse, aimee, celebre... Mais il y a cette chose terrible... Cet evenement noir, effroyable, irrevocable, ce malheur eternel... Cela est et c'est pour toujours.
Je deviendrais la plus celebre, la plus enviee, la plus adoree que ce sera toujours la pour me ternir toutes les joies, pour empoisonner tous les triomphes...
Si j'en ai... Alors une de ces questions qui font paraitre l'enfer du Dante tout rose et parfume: Et si je n'ai rien ?...
Bastien-Lepage est le plus grand des modernes, Cazin rend la nature dans ses paysages et dans aucun musee je n'ai vu de paysagiste comparable a lui, il vous transporte dans la nuit, il vous fait respirer l'air de la mer dans ce tout petit tableau de nuit bleue avec une barque se detachant en noir. Il fait sentir l'odeur du foin apres une pluie d'orage, ils vous rend reveur devant son ciel tout etoile, et la petite maison a la fenetre eclairee... c'est un magicien, un createur, un merveilleux artiste. Bastien-Lepage est pour les etres vivants ce que Cazin est pour [Mots noircis: la figure], le ciel, la pluie, le vent... Ces figures vivent dans le sens le plus complet, le plus absolu.
Ce n'est plus du talent. Il a fait son propre portrait qui est extraordinaire de verite, il s'est peint au moral, on lit son genie sur sa figure... Comprenez-vous tout ce qu'il y a de sublime dans cette double reproduction... C'est une glace qui reflete l'image refletee par une autre glace. C'est comme la sculpture de Saint Marceaux, c'est d'une profondeur, d'une intensite... Cela vit enfin ! Cela vit. comprenez-vous et ces etres qui vivent sont choisis et comme expliques, eclaires dans leur etre intime par ce grand artiste. Cazin, Bastien-Lepage, Saint Marceaux.
Voila la sublime trinite, les trois merveilleux genies qui rayonnent sur notre epoque artistique.
Et dire que j'ai eu [Mots noircis: l'espoir d'avoir] un d'eux pour ami et que je l'ai perdu... [Mots noircis: Pour Saint Marceaux cela...]