Samedi 12 juin 1880
Je suis mieux. J’ai fini la pochade de Mme Gaupillat. Turquan, Moraës, Mme Gavini, Mme Engelhardt, de Villevieille... Collignon reste dîner, Soutzo aussi.
Il revient de la séance Cassagnac et en apporte des reflets qui m’exaltent. C’est vrai, je n’ai jamais aimé et n’aimerai jamais que cet homme-là.
Ayant besoin d’étourdir ma rage je ris et parle très haut entremêlant Aristote et l’amnistie... Enfin je suis folle et folle parce que mon pareil est perdu à jamais.
Soutzo accompagne ma tante au cirque, ce qui ne l’amuse pas. Je lui ai dit de nouveau qu’il avait les sentiments grossiers, que j’étais malade et qu’il n’est seulement pas venu s’informer le soir...
Je ne devrais pas vous le dire car vous ne comprenez pas cela; je vous le dis et vous prenez cela pour un reproche; vous êtes myope, vous le serez toujours quand même on vous le reprocherait pendant trente ans. De même pour votre moral, inutile de vous en parler.
Restées seules avec Collignon nous causons de mon avenir. Elle dit que Soutzo est bête et méchant et que si je l’épousais elle en pleurerait toutes ses larmes. Qu’il n’est pas délicat, qu’il sera toujours fourré chez sa femme n’ayant ni occupation ni carrière. “Un âne bâté !” dit-elle.
C’est vrai tout cela mais je la rassure quant au mariage qui ne se fera jamais.
Seulement voilà, je suis seule avec ma tante et m’ennuie à mourir, ce garçon apporte ici comme une reflet de vie, de gaieté et d’amour... je prévois, je sais que je me crée un ennemi mortel, mais le congédier...
Vous pouvez vous figurer facilement ce que je pouvais dire à Soutzo ayant la tête et le cœur pleins de l’autre, dont je suis folle et qui est perdu a jamais. Eh ! bien que peut-on faire de son cœur dans ces conditions-là ? On doit épouser un homme riche.