Deník Marie Bashkirtseff

Rosalie non plus n'aime pas Soutzo mais elle s'étonne comme les autres familiers de la rapidité avec laquelle il s'est implanté dans la maison. Il s'est imposé.
Il a 24.000 francs de rente, je le sais. Hier soir, ma tante et lui revenue du cirque, nous avons parlé de la vie à Paris, de dépenses etc.
Et d’abord inquiète de ce bête et méchant je lui ai tout de suite dit: “Vous savez ce qu’elle a dit ?”. Elle a dit que vous êtes bête et méchant, bête ça m’est égal je le savais mais méchant... (j’étais sérieuse) je lui ai dit que je vous le dirai et elle m’a dit de ne pas vous le dire alors je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, vous savez, lui ai-je dit, je le lui répéterai mais il ne le croira pas, il croira que j’invente. Eh pourtant voyez je vous le dis d’une façon telle que vous le croyez tout de même. Elle m’a dit aussi que si je vous épousais elle en pleurerait toutes les larmes de son corps, alors je lui dis: rassurez-vous ça n’arrivera jamais. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ainsi à moi ?
Quoi ?
Que ça n’arrivera jamais.
Qu’est-ce que je vous ai écrit dans le papier ?
Alors pourquoi dites-vous que jamais...
Qu’est-ce que ça vous fait ?
Comment ?!
Mais oui, ça ne vous regarde pas. Je ne vous ai rien promis, si vous voulez vous en aller, allez-vous en tout de suite et voilà.
Je ne l’épouserai jamais. Il n’a pas assez d’argent et il me laisse aussi indifférente que possible. Et puis autour de moi il n’inspire pas de sympathie et je suis sensible à cela. Je suis fâchée de l’avoir laissé prendre pied ici. On me dit, lui dis-je, que je me prépare en vous un grand et méchant ennemi dans le cas probable où cela ne se ferait pas. Mais allez, dites ce que vous voudrez je ne crains personne et puis un homme refusé auquel on demande pourquoi il ne va plus dans cette maison ne répond-il pas que se voyant traité en prétendant et n’ayant pas l’intention d’épouser son devoir d’honnête homme était de s’éloigner.
Et la jeune fille trompée dans ses espérances ne dit-elle pas ou ne laisse t-elle pas croire la même chose ? C’est dans la nature.
Il a crié assez faiblement je dois le dire. Mais voici. Examinons sérieusement la situation et prenons un parti autant que cela est possible. Il n'a que 24.000 francs de rente. Et je lui apporterais moi et 60.000 francs de revenu, plus 40 à 50.000 au moins [autant] à la mort de tous mes parents. Et qu'est-ce qu'il me donne en échange ? Son faux amour et son titre de prince roumain mais à ce compte-là j'aime mieux Alexis Karageorgevitch qui est le légitime prétendant au trône de Serbie après son père. Le prince Pierre est le prétendant remuant et avoué mais la vieille bête de prince, père de Bojidar est le prince légitime. Alexis est plus fin que Casimir et beaucoup plus gentil. Et Alexis sera plus riche probablement.
Alexis ne m’a pas demandée mais nous nous traitions en enfants et puis il n’aurait jamais osé. Tandis que celui-là, il a un de ces toupets qui vous confondent d’abord et vous vexent après. Hier encore il avait à me parler longuement. Et de quoi ? Ce matin j’ai trouvé comment m’en sortir puisqu’il paraît que j’y suis assez entrée pour être obligée d’en sortir. Ce garçon-là ne m’aime pas... du reste il m’ennuie presque et depuis que j’y pense de près je vois que je n’aurai pas là un mari agréable.
Maintenant il faut tout doucement ne pas passer mes soirées avec Casimir. Et autant pour cela que pour autre chose je vais dès lundi faire de la sculpture...
C’est curieux pourtant comme on est plus sensible quand on est malade; je vais bien et je raisonne bien, tandis que l’autre soir...
Vous trouverez la séance Cassagnac dans l'album aux extraits de journaux. [Manque]
Il est tout ce que vous voudrez Cassagnac; je suis tout ce que vous voudrez mais je trouve Casimir et C° des bêtes !
Vous ne serez jamais assez exigeante ! m'ont dit tous les sorciers.
Nous sommes allés avec Pélikan, à Belleville, Ménilmontant, Vincennes, etc. C'est un autre Paris, c'est grand, il y a des espaces, des hauteurs, c'est formidable.
Puis au Bois où je m’ennuie beaucoup.
Saint Amand, Soutzo et Julian sont venus en notre absence. Julian est revenu le soir.
-Avez-vous lu l’article du “Gaulois11?
Mais oui, aussi me voyez-vous plongée dans le passé.
Ma tante est au salon avec le pope et nous autres causons de cela. Julian a pensé Dieu sait quoi et il a deviné beaucoup, je lui dis des vérités et lis des passages de mes mémoires, des choses où il ne s'agit que de Cassagnac et où l'on voit bien quels étaient mes sentiments et comme il s'exclamait:
Peut-on s’en rendre compte quand on a le nez sur les évènements ! On ne voit que quand on est loin.
Je pose un peu avec mes souvenirs... bonapartistes mais qui sait... du reste souvent je ne sais pas moi-même si c'est vrai ou si je m'en moque, ou si c'est de l'exaltation.
Julian sait tout de Soutzo et il s’amuse quand je lui dit que c’est Soutzo qui m’a apporté les nouvelles de la séance hier... Enfin il persiste à dire que tout n’est pas fini et que lorsqu’on entendra parler de moi il pourrait se trouver à mes pieds...
Vous n’avez pas idée de l’effet que cela fait de lire quelque chose de quelqu’un qui est loin ou qu’on ne voit pas...
Oh ! que si, je sais ce que c’est ! dis-je en montrant le “Pays”...
Et alors, continue le jésuite Julian, cela tombe comme une bombe entre femme, enfants...
Il est étonné d’apprendre quels étaient nos rapports... il a pensé que nous nous sommes vus plus souvent et seuls et qu’il a été question d’amour...
Si ce n’est que ça, s’est-il écrié, on doit encore penser à vous et il peut venir un moment où vous tiendrez une grande place...
Avez-vous jamais su, reprit-il, compris pourquoi s’est-il marié ?
Jamais... par amour ?
Julian n’en croit rien. Ni moi non plus.
Soutzo est arrivé à dix heures passé et après quelques phrases qui n’avaient de saveur que pour moi et Julian celui-ci s’en va.
Soutzo parle de Cassagnac et l’imite et critique son éloquence et sa tête...
C’est fort joli.
Ce matin je savais que Julian viendrait et que je lui parlerais de cela. Il avait demandé de mes nouvelles et j’ai répondu en le priant de venir dîner et ce matin je savais presque...
Julian est quelqu’un pour moi puisque je parle avec lui de mes sentiments les plus intimes. Hier j’avais envie d’envoyer chercher Blanc cet inséparable, pour moi du moins...
Je n'ai jamais parlé et ne parlerai jamais de mes lettres à Cassagnac, in extremis... Cela restera toujours secret. Et j'y pense. Il me semble que je lui ai offert une fortune trop brutalement.
Si vous étiez plus glorieuse que lui vous n’y penseriez plus, dit Julian. Si vous arrivez à la célébrité vous verrez que je dis vrai.