Mercredi 19 novembre 1879

J’ai écrit à Tony pour lui demander quel jour il lui serait le moins incommode de venir voir mon atelier. Il vient ce soir et outre de bons conseils nous passons une bonne soirée ensemble, autour du samovar et dans mon atelier, (pas dans le nouveau) il fait trop froid et nous n’y allons pas, d’autant plus qu’il m’explique très bien ce qu’il faut faire pour les lampes. Tony n’est ni payé ni intéressé comme Julian, en plus c’est un homme sérieux. Il a dit ce soir ce qu’il avait dit à Mme Breslau, que de tout l’atelier il n’y a que sa fille et moi qui avons des dispositions exceptionnelles.
Toutes les autres rien, il les passe en revue et cela m’amuse de voir ainsi traiter tous ces orgueils. Et Amélie, un assez bon sentiment de peinture mais absolument rebelle au dessin, « je désespère de jamais arriver à la faire dessiner ». Mais moi, il n’en dit du bien que lorsque je sors de la chambre. Seulement il insiste beaucoup pour que je continue disant qu’il est certain que j’arriverai à un résultat, que pour un amateur j’ai déjà du talent mais que j’ai raison de voir plus haut, qu’avec une direction plus suivie je ferai plus de progrès, qu’il s’occupera spécialement de moi, qu’il viendra me donner des conseils chez moi, qu’il me conseille de ne pas travailler toujours à l’atelier, de prendre de temps en temps un modèle chez moi; et le soir je sculpterai, il viendra me donner les premiers conseils et puis un soir il m’amènera Chapu.
En un mot je suis absolument sous son aile. Aussi pour le payer un peu je lui commande mon portrait, un petit; et voilà que cela me gâte mon bonheur, je crains que cela ne soit trop cher et puis je penserai qu’il me protège pour cela, non pourtant, puisque le portrait vient après... mais si je lui paye ce portrait, j’aurai une œuvre assez considérable. Je suis trop bête et surtout je me presse trop en écrivant, impossible de rien dire convenablement. Cet homme a été pendant toute la soirée tout ce qu’il y a de meilleur en causant et donnant des conseils... ce qui m’ennuie c’est de faire mes copies.