Deník Marie Bashkirtseff

Je ne sais par quelle providence j'étais en retard et à neuf heures n'étais pas encore habillée, lorsqu'on vint me dire que grand-papa allait plus mal. Je me suis habillée et suis allée à plusieurs reprises le voir. Maman, ma tante, Dina pleurent bas et tout haut. M. Georges se promenait librement, je ne lui dis rien, il n'y avait pas à faire de la morale dans ces moments affreux. A dix heures le prêtre est arrivé et au bout de quelques minutes tout a été fini.
Je suis restée là jusqu'à la fin à genoux et tantôt passant une main sur ce pauvre front, tantôt tâtant le pouls.
Je l'ai vu mourir pauvre cher grand-papa., après tant de souffrances. Je n'aime pas dire des banalités.
Pendant le service qui a eu lieu près du lit maman est tombée dans mes bras, on dût l'emporter et la coucher dans sa chambre. Tout le monde pleurait tout haut, même le nihiliste Nicolas, je pleurais aussi, mais tranquillement. On l'avait couché sur son lit mal arrangé, ces domestiques sont abominables, ils y mettent un zèle qui fait mal... j'ai arrangé moi-même les oreillers les recouvrant de batiste bordée de dentelles et j'ai drapé un châle autour du lit qu'il aimait en fer, et qui paraîtrait pauvre aux autres. Tout autour, de la mousseline blanche, cette blancheur va à l'honnêteté de l'âme qui s'est envolée et à la pureté du cœur qui ne bat plus. Je lui ai touché le front quand il était déjà froid et je n'ai ni peur, ni dégoût.
On s'attendait au coup mais on est assommé quand même.
J'ai rédigé les dépêches et les lettres de faire-part. Mais il fallait aussi donner des soins à maman qui eut une violente attaque de nerfs, je crois que j'ai été tout à fait convenable et que pour ne pas crier je n'ai pas plus mauvais cœur que les autres...
Je ne sais plus distinguer mes rêves de mes sentiments réels, ne suis-je pas allée jusqu'à me dire en passant devant le portrait: comme il partagerait nos peines, comme il serait bon pour moi.
Je ne sais plus distinguer mes rêves de mes sentiments réels, ne suis-je pas allée jusqu'à me dire en passant devant le portrait: comme il partagerait nos peines, comme il serait bon pour moi.