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Dimanche, 4 août 1878
J’arrive à table tout agitée et me promettant d’être bien tranquille. Le prince me passe le vinaigre et rougi, je rougis aussi. Je prends un prétexte et je boude les miens pour rire, je jure de ne plus parler et à chaque instant il m’échappe des bêtises qui font rire les sourds-muets eux-mêmes.
Je joue avec ma broche, je la passe à Mme Rembelinsky qui me la repasse, naturellement ils voient cela. Puis je tire mon carnet où le crayon manque, je ne l’avais pas retiré exprès, je vous assure; bref c’est une occasion très belle pour me prêter un crayon. Il n’en fait absolument rien. Je laisse tomber mes clefs et je les ramasse moi-même. C’est on ne peut plus ravissant. Alors le prince prend son crayon et se met à dessiner sur le menu. Bravo.
En me levant je laisse tomber le carnet, le mouchoir et les clefs que j’avais oubliés sur mes genoux. C’est le garçon qui me ramasse le tout. Maintenant que j’ai fait mon devoir... C’est un devoir auquel il ne faut jamais manquer envers soi, que de s’assurer autant que cela est possible de tout ce qui présente quelque doute que cela soit. Maintenant donc que j’ai fait mon devoir, devoir imposé par une stupidité de Rosalie, je puis redevenir dédaigneuse et tranquille comme avant.
Mais le croiriez-vous, je suis si folle, la présence de ce malheureux m’a causé aujourd’hui un trouble ridicule. Après ce dîner je m’en vais pendant plus de deux heures rôder dans les bois et comme j’y suis toute seule je ferme les yeux et je m’invente des rencontres, des conversations les unes plus amusantes que les autres...
Monsieur et Madame Coubé sont de la race des Dourassoff, mais tout le monde plaisante sur les princes de sorte que l’on peut encore rire.
Auguste change à vue d’œil, il est arrivé beau, à présent il est laid, il est méchant. On reconnaît sa sonnette et il faut l’entendre parler aux garçons et à son pauvre Gans qui est un charmant frère. Je crois que l’on va bientôt l’enterrer.
Le baron Schenk (celui d’hier) est le plus grand fonctionnaire du pays, gouverneur ou autre chose... je ne sais au juste. Le prince Ourousoff le connaît, il n’a cessé de lui dire que la position qu’il occupait si jeune était vraiment trop d’honneur, qu’il ne croit pas avoir mérité et que lui a valu la bonté de l’Empereur. Mais ceci n’est que la préface. Ce baron est amoureux d’une demoiselle et pour faire sa connaissance il a organisé le bal d’hier... mais comme on lui avait dit dans le pays que cette jeune fille était aimée d’un autre jeune homme il alla trouver ce monsieur et avec la franchise que comportait la circonstance il le pria de lui dire la vérité et si ce n’était qu’un racontar de Soden, s’il n’aimait pas la demoiselle de lui avouer l’autorisation de se présenter... mais si au contraire c’était vrai de le lui avouer, dans ce cas sa loyauté, son honnêteté lui défendrait de contrecarrer les chances de l’autre qui avait le droit de priorité. Le monsieur l’assura qu’il n’était nullement amoureux (pauvre jeune fille) et lui permit de se présenter autant qu’il le voudrait. La demoiselle, c’est moi, le monsieur c’est... Dourassoff.
Amen.
Froissé dit-on de mon refus mon amoureux s’en alla de suite de Soden, sa calèche n’était heureusement pas encore dételée.
Ça ne m’étonne pas, le baron est grand, blond, gras, plein de sang. Du temps de Hamilton je l’aurais trouvé superbe, ce pauvre Hamilton me paraît laid à présent. Mais ces hommes-là, m’aiment généralement et généralement aussi je les déteste, il est vrai aussi que je n’aime pas beaucoup plus les autres... quand je m’examine sérieusement.
Mergejewsky était blond, Bruschetti blond, Pacha Gorpintchenko (quel nom !) blond, Plowden blond, Multedo blond et enfin le baron Schenk aussi blond... Compterai-je Santasiglia qui était un enfant mais qui était blond ?
Le prince Ouroussoff en voilà un qui pourrait m’être utile auprès de l’Ambassade de Paris... une fois les Antonsky partis, ils partent mardi, je me propose de le cultiver.
Il y a au moins trois semaines que je m’ennuie sans mon atelier... Une introduction à l’Ambassade et je suis la plus heureuse des femmes. Je vais faire un vœu... Il me sera difficile d’avoir 1.000 francs sans expliquer où je les mettrai... mais je fais vœu ici de donner 1.000 francs pour les pauvres si j’obtiens cette introduction... Je le jure à Dieu qui m’entend et que je supplie de m’entendre.