Deník Marie Bashkirtseff

Berthe continue à venir à une heure et demie avec moi et dessine deux heures, je crois qu'elle a des dispositions...
Comme c'est drôle que l'ancienne créature soit si bien endormie. Il n'en reste presque rien, un souvenir de temps en temps qui réveille les amertumes passées mais aussitôt je pense à... à quoi ? A l'Art ? Ça me fait rire. C'est ça la machine définitive. J'ai si longtemps et si terriblement cherché cette fin ou ce moyen d'exister sans se maudire et sans maudire le reste de la création toute la journée, que j'ai peine à croire que je l'ai trouvé.
Avec ma blouse noire j'ai quelque chose qui rappelle Marie-Antoinette au Temple.
Pauvre femme.
Je commence à devenir comme je désirais être. Sûre de moi, tranquille au dehors, j'évite les tracasseries et les chicanes, je fais peu de choses inutiles; bref je me perfectionne peu à peu, entendons-nous sur le mot perfection, perfection pour moi.
Oh ! le temps ! Il en faut pour tout. Le temps est plus horrible, plus énervant, plus écrasant que jamais lorsqu'il n'y a pas d'autres obstacles.
Quoiqu'il m'arrive je suis plus préparée qu'avant, qu'au temps où je rageais d'être obligée de convenir que je n'étais pas parfaitement heureuse.
J'en rage encore mais comme c'est irrévocable et qu'il n'est plus possible que j'aie été parfaitement heureuse toute ma vie puisque j'ai déjà été le contraire, puisqu'on ne peut plus recommencer la vie, continuons là dans un autre sens dont le but ne sera pas la vanité de pouvoir dire que l'on a toujours été heureux. Je le dirai quand même mais aux autres, pas à moi. Ça m'enrage bien un peu, mais je m'arrangerai, du moment qu'il ne s'agit plus d'être parfaitement heureuse. Vous pensez peut-être que je blague ou je le dis "avec amertume''. Je vous assure que non. Que voulez-vous j'ai mes idées sur tout.