Deník Marie Bashkirtseff

Nous allons à Saint-Augustin, à la messe d'une heure; puisque c'est la fête de l'Empereur. Tout le monde avait l'air d'être venu plutôt pour Paul de Cassagnac que pour Napoléon III ou IV. On en parlait autour de moi avec une tendre familiarité; on attendait son entrée avec impatience, inquiétude et lorsqu'il entra, passant vite et comme s'il n'y avait rien sur son passage, ce fut un mouvement général affectueux, comme à l'apparition du cheval favori. Et puis on parlait de Napoléon, de "notre empereur".
C'est notre empereur, disait-on, si le père est mort le fils est vivant !
Je ne sais plus ce qui me plaisait d'avantage, les gens bien mis ou les gens du peuple, endimanchés, avec des bouquets de violettes, des rubans violets... Moi aussi je portais quelques violettes cachées dans des... dentelles, seulement je pensais aux violettes de Naples et je me taquinais en regrettant ma bêtise à âne; à table, à Sorrento en général. Les violettes ! Alexandre... je voudrais bien le voir populaire, acclamé, célèbre.
On a beau dire, c'est Cassagnac qui est l'attraction du parti, tout le monde se laisse influencer par la beauté et par la force.
A côté de nous était une petite femme blonde, assez jolie, en robe de percale blanche sur une jupe de mauvaise soie noire, un chapeau noir et un lorgnon en or qui était trop beau pour aller avec le tout. J'aurais parié qu'elle était quelque chose à Cassagnac et même je jurerais que c'est lui qui lui a donné ce lorgnon. A la fin de la messe elle passa à ma droite pour être sur le chemin de l'homme fêté, elle avait un certain air qui me faisait deviner tout cela. En effet en passant Cassagnac la salua avec beaucoup de froideur mais vous ne m'en ferez pas accroire... si... rien au monde enfin.
Il n'a pas voulu me voir. Ça c'est très gentil de sa part. Je commence à me demander ce que cela signifie : Si comme j'ai supposé Blanc n'est plus son ami, c'est tout simple. Blanc ne le voyant plus ne lui a pas transmis notre invitation et Cassagnac nous ayant rencontré deux ou trois fois depuis un mois et ne recevant aucun avis direct peut croire qu'on le fait exprès.
Autrement je ne m'explique rien; la première fois il s'était arrêté court comme si on devait arrêter la voiture.
Mais je ne ferai rien au monde pour savoir:
- 1 - parce que j'ai eu tant d'ennuis de tous genres que je veux désormais rester tranquille et
- 2 - parce que je suis en Italie et songe à marcher à Rome.
A la sortie ce fut une cohue qui devait réjouir tout bon impérialiste. On pressait Cassagnac et comme on l'empêchait de sortir personne ne sortait. Puis des cris, des applaudissements aussitôt réprimés par les sages ou par les jaloux...
J'aime bien des fêtes comme celle-là; on était dans l'église et tout autour sur la place comme une énorme famille, les quelques fleurs violettes que chacun portait sur la poitrine faisait qu'on ne se regardait pas comme des inconnus, encore un peu on se donnerait la main. Mais je ne sais rien raconter, il y a deux ans un pareil spectacle me mettait dans un enthousiasme inexprimable... J'adore à voir une foule rassemblée avec la même idée, pour une même chose, et surtout pour une même personne, cela a quelque chose de très grand, de très beau. Ces gens-là veulent leur Empereur... et qui sait ? Peut être est-ce à lui de redonner la paix et la gloire au plus brillant pays du monde.
Cassagnac était là naïf et heureux comme un enfant. Il n'y a que la sympathie générale dont on se sait entouré, qui puisse donner cette expression bonne, confiante, fière et tendre.
C'est dommage que cela soit si mal tourné... pour moi rien, mais c'est cette stupide baronne qui m'agace et devant laquelle je suis humiliée.
Moi, je songeais que c'était dommage qu'Alexandre ne fût pas quatre fois plus riche encore ou bien comme Cassagnac.
Marcuard ne m'écrit pas ! Cassagnac m'évite.
Marcuard est un homme faux, c'est Cassagnac que je voudrais pour ami. Non, aucun ami ne peut me consoler. A qui oserais-je avouer que je suis malheureuse parce qu'on ne veut pas me recevoir dans la société ? A personne, aussi chacun me regarde, secoue la tête et s'éloigne n'y comprenant rien ou bien pensant que je suis amoureuse !!
Aujourd'hui à l'église comme il y a quelques mois à Versailles j'ai pensé que Paris peut être agréable mais à condition d'être dans ce milieu-là.
[Une feuille enlevée]
La place était encombrée de monde... mais cela manquait de je ne sais quoi, de sainteté... il me semble que chez [Rayé: si ils s'assemblent pour une fête de légit] les légitimistes cela doit se passer autrement.
Ma tante m'a emmenée au Bois presque de force. Je déteste sortir ici.
C'est égal je ne puis estimer que ce qui est différent des autres, Alexandre par exemple, quoi qu'en disent les Torlonia et les Antonelli, ce ne sera jamais leur semblable et en bien ou en mal on n'en parlera jamais comme d'eux. d'Audiffret, ou de M. Janvier de la Motte ou même du prince Torlonia... Il y dans lui quelque chose qui ressemble, de très loin et tout de travers, aux grands hommes.
Pensez-vous que Cassagnac soit un grand homme ? Pas tout à fait, mais dans tous les cas c'est un homme... célèbre et cela se touche de près.