Deník Marie Bashkirtseff

Ce Paris est énervant ! D'abord depuis que j'y suis je ne puis plus débrouiller de quel côté le soleil se lève, et ce maudit soleil a si peu d'éclat et donne tant de chaleur tiède qu'on le déteste.
Pour m'amuser j'ai veillé jusqu'à six heures du matin et à six heures je... voulais me mettre à peindre mais il faisait si sombre que je me suis endormie jusqu'à neuf heures, à neuf heures il me vint une paresse telle que je restai couchée et sans dormir jusqu'à une heure après-midi.
Et alors toute stupide encore j'ai fait quelques courses, j'ai monté et descendu ces odieux escaliers de Worth, de Reboux, du diable ! Ô Rome. Le Colisée, la Scala Santa !
On dit que demain c'est ma fête, l'Américaine et les barons m'ont comblée de fleurs. Rosalie m'a donné un pot de belles roses blanches.
J'étais sur le point de dire que ma vie est une horrible satire, mais tant d'imbéciles ampoulés ont parlé dans ce sens, que je ne veux pas.
Suis-je spirituelle ou bête ? Si j'avais de l'esprit j'aurais pu tirer un charmant parti de Cancello, des lettres, de tout; en rire, tout en étant sérieusement touchée, et peut-être charmer Larderei par mon esprit, des coquetteries prudentes, et une infinité de choses qui se présentaient d'elles-mêmes.
D'un autre côté, si j'étais bête je ne m'en apercevrais pas.
Si on me disait qu'il faut pour vivre à Rome y aller à pied de Paris, j'irais à l'instant.
Et je sais ce que c'est qu'un tel voyage, je me rends compte des pieds enflés, des genoux exténués, du teint hâlé; des auberges, de la longueur du temps, du soleil, de la pluie, des insectes, de tout !
Tiens ! c'est une idée, si j'y allais à pied peut-être pourrais-je y vivre... On faisait des vœux dans ce genre et Dieu exauçait. Pourquoi pas ?