Deník Marie Bashkirtseff

Comme tous les jours on arrive à six heures en peignant, en chantant, en lisant, en faisant de la musique et à six heures on va au Skating où ce soir il y a une assistance fabuleuse, nous d'abord avec Gautier, puis les Vigier, d'Auzac, Chablikine (un vieux richard très sale qui reçoit) et Emile pour une minute, et deux inconnus, sans compter les employés et les enfants du professeur. Comme ce pauvre journal ne sera lu qu'après ma mort il faut que je dise ce que c'est que Vigier, c'est la célèbre chanteuse Sophie Cruvelli mariée au vicomte Vigier. Elle a cinquante ans et depuis quinze ans au moins veut se faire passer pour une jeune fille. Des cheveux canaris et, des chapeaux et des robes telles que ceux qui la voient pour la première fois poussent des hurlements, et des cris de coq. Les anecdotes ne tarissent pas. Dernièrement sa robe a craqué et on a tout vu, on assure même qu'il a fallu apporter des pelles pour réintégrer le contenu du corsage etc. l'autre soir Laurenti lui a demandé pourquoi elle ne s'asseyait pas.
— Parce que j'ai peur d'éclater, répondit-elle.
— Prévenez-moi de grâce, vicomtesse, car je pourrais recevoir quelque chose dans l'œil.
Elle était superbe et, si elle s'habillait convenablement, serait encore fort belle. Elle a dû être faite comme moi mais maintenant rien de plus extraordinaire que de la voir au Skating, aussi quand je la vois arriver de loin, je m'arrête et nous nous craignons comme deux locomotives sur la même voie... je me compare à la bonne vicomtesse parce que comme elle, je crains de m'aventurer seule, ce soir je me suis lancée et elle m'imita en pataugeant comme un jeune chien qu'on veut noyer. Cet éternel sujet à plaisanterie nous a encore fait rire avec Gautier.
Je suis [Mots noircis: un peu] libre peut-être, mais amusante, c'est en Italie que j'ai pris ce genre qui me convient parce qu'il m'étourdit et m'amuse et m'est tout naturel.
Audiffret a salué étant fort loin, en hiver il avait la vue plus mauvaise, mais c'est en été que j'éprouve ce malaise moi.
— Audiffret n'est pas méchant, dit Barnola, mais c'est Saëtone qui est un grossier ! Je l'ai entendu moi-même empêcher Audiffret de venir vous faire une visite au théâtre; je l'ai vu moi-même !
Ah ! cher Andriot, ça ne m'étonne presque pas, je me suis tellement moquée de vous, et ma tante n'a fait que vous parler des ridicules, de la méchanceté, de la laideur des demoiselles Lacroix, l'aînée desquelles est en ce moment votre tendre moitié.
Ce bon Ricardo, il est resté jusqu'à douze [heures], et aussi Anet, l'oculiste de grand-papa.
Vers onze heures on est venu chez moi, l'antichambre frappe par son satin rouge, ses peintures pompéiennes et sa lampe rouge, on est comme dans une vapeur écarlate étrange; j'aime à voir l'effet que cela fait aux gens pour la première fois. Anet est un jeune homme de vingt-huit ans, comme il faut et beau à ce qu'on dit, en sa qualité de docteur venant deux fois par jour, il est un peu de la maison, aussi en entrant il s'agenouilla et demanda si nous étions dans une chapelle ou dans un petit enfer.
— Je ne savais plus ce que c'était, en entrant, dit-il, ce rouge, cette lumière, puis ce bleu de ciel, on s'attend à voir d'abord apparaître des diables et puis des anges et on est tout étourdi, écrasé.
C'est ainsi que je le voulais. On a causé jusqu'à une heure et demi, causeries entremêlées du chant de Barnola, égayées par des sorties de moi et accompagnées par un pianissimo de mandoline comme dans les drames du Théâtre Français de Nice. Anet échangeait des regards avec Mme Kondareff, qu'il expliquait immédiatement en nous en envoyant de si railleurs qu'une autre s'en serait aperçue.
[Dans la marge: J'ai découvert ensuite qu'il existait entre eux une touchante intimité, si touchante qu'ils se sont touchés d'un peu trop près peut-être.]
Et voilà ma vie ici, et il faudra démolir tout ces... arrangements et transporter les meubles et dépenser... ne faiblissons pas, il le faut.
Ne vous étonnez pas, c'est une réponse à Marcuard :
Vous m'avez dit en l'air de vous donner de nos nouvelles et je vous en donne en réalité. C'est que j'adore écrire et ne fais pas facilement grâce de ma calligraphie. Nous nous portons bien et il ne pleut plus de sorte que Dina ne se donne pas la satisfaction des canards mais reste auprès de mon grand-père dans une camera obscura ce qui est très récréatif quand on est dégoûté de la lumière, je ne sais si c'est son cas, pour moi j'y passe deux heures par jour et trouve que c'est très beau. Vous qui avez tant de goût, je regrette que vous ne voyez pas mon réduit, l'antichambre est écarlate et peut assez bien figurer le purgatoire, puis ma chambre qui tant bien que mal représente le ciel et enfin une pièce Pompadour qui ne peut faire autrement que de représenter la terre ! C'est dans la terre ou sur la terre, comme vous voudrez, que je viens d'achever Melissano, mais je l'ai fait tellement à gauche (à cause du cœur cela se comprend) que le côté droit est bien vide et c'est très laid. Vous pourrez y remédier pourtant en m'envoyant une bonne photographie de votre ami Alexandre d'après laquelle je pourrai faire un pendant à ce cher prince qui aura de la sorte une surprise et un double présent.
En fait de distraction, nous avons le Skating et les bains de mer, il y a des gens pratiques qui disent qu'en cette saison c'est la même chose. Vous savez, j'ai acheté l'autre jour une chose que vous payeriez cher, c'est une boîte à gants du XIV^e^ siècle (c'est pour le faire enrager). A propos d'antiquités, la jeune harpiste ne vous a jamais été destinée, on comptait tout bonnement sur votre amicale intervention pour écrire à Vienne. Mais comment pourra-t-elle, pauvre créature, lutter contre les féroces descendantes d'Arpad !
A qui a-t-on donné la médaille ? Tout de même, ne violentez pas le comité du tir, Monsieur, c'est une belle institution.
Où avez-vous recueilli les fameuses phrases sur mon compte ? Elles sont flatteuses mais on aurait pu d'ailleurs dire moins bien.
Avez-vous connu un certain Audiffret et comment ? etc. etc.
Je l'avais prié de me dire ce qu'on disait de moi et il m'écrit :
J'ai enfin recueilli quelques phrases sur vous ça et là. On s'accorde pour dire que vous avez énormément de cachet, de chic.
Je lui réponds à cela que : j'étais si laide que je frémis rien que d'y songer, à Nice j'ai repris ma forme première, je ne le dis pas parce que vous pouvez pas vérifier, mais c'est vrai, en Italie on ne m'a jamais vue à peu près bien.
Oh ! quand je pense qu'on ne vit qu'une fois et que chaque minute nous rapproche de la mort, je deviens folle !!! Je ne crains pas la mort, mais la vie est si courte que la gaspiller est une infamie.