Deník Marie Bashkirtseff

Je n'ai rien à dire que... je ne sais quoi.
Nous nous sommes amusées comme des folles au Skating où j'ai patiné sans aucune aide enfin. Je m'en veux de ces peurs ridicules et je n'oublierai jamais le mot d'Alexandre sur la route de Massa. Dina, lui et Marcuard venaient de faire une course furieuse tandis que moi agacée par un chapeau laid et mal attaché, par une robe trop large et surtout par l'idée que j'étais à mon plus grand désavantage, j'étais restée en arrière et souffrant comme on ne souffre que pour de pareilles misères. Rien de plus ignoble qu'un âne lorsqu'on n'est pas d'excellente humeur, je me sentais comme attachée à un poteau d'infamie.
— Mademoiselle Dina, dit Larderei, a tout à fait la bonne manière d'être à cheval, elle est admirablement assise.
Entendre cela dire de Dina qui ne sait pas monter à cheval, tandis que moi je suis en selle comme dans mon lit, et entendre vanter sa taille épaisse, excessivement serrée dans un corset fabuleux lui remontant la poitrine, comprimant à peine le ventre et faisant un dos de mannequin; elle a une jolie taille certes en comparaison de tant d'autres, quant à moi je ne me vanterais pas d'exceller parmi des laideronnes, mais je me vante d'avoir une taille telle que celle de Dina n'a rien à faire à côté de la mienne. Je ne suis jamais serrée, toujours souple et pliante tout en conservant une sorte de rigidité qui sied bien à la jeunesse; excessivement mince de taille, les hanches extravagantes, une poitrine de Vénus, des épaules rondes, et tout cela sans gêne, sans baleines excentriques, sans serrement... soit de cœur soit d'autre chose... Que je n'exagère pas comme une sotte, vous pouvez vous en assurer en demandant ceux qui m'ont vue à la villa Borghése où j'avais un beau cheval, un habit qui "m'habillait sans me changer" comme je l'ai dit et un chapeau qui tenait bien. Le prince Humbert qui est connaisseur n'a pu s'empêcher de se retourner en sursaut et de regarder de ses deux gros yeux avec tant... d'approbation qu'on eût dit un Antonelli quelconque. J'étais ce jour tout à fait contente, aucune crainte, aucun souci ne m'ôtaient la grâce de la femme satisfaite et tranquille. Cela m'arrivait si rarement mais je suis devenue sage depuis Larderei, j'ai appris qu'il ne faut dans aucun cas et pour rien au monde se négliger.
Mais je m'égare, je parlais de Massa, vous comprenez donc tout ce que j'ai ressenti à cette injustice... ou bien à cette vérité, car je n'étais pas moi-même; mais ce ne serait encore rien, ce mal dont je me souviendrai toujours fut lorsqu'Alexandre s'approcha de moi et moitié étonné, moitié désenchanté :
— Eh bien, Mademoiselle, franchement, me dit-il, franchement je vous croyais plus brave... je vous croyais plus brave, ajouta-t-il encore avec un air de compassion polie. Et j'étais clouée à mon ignoble monture et mon hideux chapeau glissait dessus ma tête...
Voilà le genre de soucis et de chagrin que me laisse Alexandre... et ils me mettent en fureur chaque fois que j'y pense.
Au bout d'un certain temps on voit ressortir des événements qui ont passé inaperçus, de même qu'on apprécie mieux un tableau vu à une certaine distance. Le rendez-vous de l'Aquarium ne me sort pas de la tête, ce n'est pas que je m'en repente; j'étais emportée... et si c'était à refaire je le referais; je n'avais pas honte, j'allais droit, je suis trop impatiente pour aimer les zigzags. Mais c'est ce... petit événement qui a tout fait. Il était bien détourné de moi mais être détourné et se trouver obligé de... rassurer... c'est différent.
Il m'est tombé sous les yeux un procès où le monsieur a donné un soufflet à la mère qui voulait à toute force le prendre pour sa fille qui lui avait écrit et, comme il ne venait pas à ses rendez-vous, elle alla le relancer jusqu'à une station de chemin de fer... Cette saleté, cette infamie m'a soulevé le cœur et m'a rendue si honteuse que je m'en allai bien vite voyant que maman qui lisait le journal ressentait la même chose que moi !
Vous avez vu dans ma grande lettre d'explication ce que je brûlais de lui dire, de même vous saurez ce qui me tourmente si le moyen de m'expliquer avec lui se présente un jour.
Beaucoup de modération, de douceur... vous verrez.
Mais je ne pensais à rien de tout cela en prenant la plume. J'avais ri comme une folle avec Marie Leontievna.
A propos ! Vous savez, eh bien hélas ! il faut perdre mes illusions, cette fille a un intérêt, touchant, pur, caché... mais c'est un intérêt personnel, elle est amoureuse de Walitsky.
C'est si drôle que j'en crois à peine mes oreilles. La fille s'est confessée à maman. Je ne sais de quoi j'ai ri, mais tout le monde a eu un tel accès de gaieté que j'en eu un mal de tête même. Marie Leontievna qui est calme comme la pleine lune se tordait, j'ai essayé de la jeter dans le jardin du haut du balcon mais je [me] suis souvenue qu'Alexandre était mort depuis trois jours et je me mis à raconter comment mon idole avait crevé. J'allais dire qu'il fait un clair de lune enchanteur et que je lui ai donné une sérénade et que dans le grand Paris je n'aurai plus ce calme, cette poésie, ces jouissances divines de la nature, du ciel.
Vous savez ce que j'ai imaginé, c'est que : Alexandre mourra et la femme à Gaston mourra et j'épouserai Gaston. Hein ?