Deník Marie Bashkirtseff

Sur cette réflexion, j'ai transporté la lampe du salon dans ma chambre, cinq heures venaient de sonner; j'ai éteint la lampe et ouvert les jalousie. Il faisait jour. Une matinée qui m'a rappelé celle de Sorrento. Il me semblait entendre la voix de Larderei qui criait à travers la porte que: "Melissano est bien beau en bleu".
Affublée d'un froc blanc à capuchon, je me mis sur le balcon, je n'y étais pas pendant cinq minutes que je dus rentrer avec précipitation, car Larderei m'apercevait en descendant de fiacre. Il rentre le malheureux ! Il n'y a rien qui me rende jolie, dans le moment, que ne pas dormir une nuit.
La Chiaja déserte, quelques ouvriers, pieds nus, puis des soldats; la colline à droite dorée des premiers rayons...
"Guardate in alto e vidi le sue spalle
"Vestite già di ' raggi del pianeta
"Che imena dritta altrui per ogni calle ! [Dante]
Que c'est beau, mon Dieu !
Je suis allée réveiller Rosalie qui est allée porter la fameuse lettre que j'ai relu dix fois avec une admiration toujours croissante. Il la lira en voyage ce sublime vagabond...
La Chiaja se peuple des carabiniers à cheval et de chèvres à... clochettes.
Rosalie revient.
— Il l'a.
— Bon.
— Ah ! Mademoiselle, Ah ! Mon empereur, s'il allait ne pas partir !
— Interrogeons les cartes.
Les cartes disent qu'il ne partira pas à l'instant.
Rosalie descend sur un signe du concierge et vint me dire qu'au moment d'emporter les malles Monsieur le comte a dit tout en lisant : Je ne pars pas.
"Si ch'abene sperar mera cagione..."
L'air m'enivre, tout ce qu'il y a de jeune, de frais, de bon dans la nature s'épanouit et s'éclaire comme le jour si beau de Dieu. A force de raconter à Rosalie de la façon perfidement innocente les martyrs de Monsieur le comte, j'y crois un peu moi-même et je suis heureuse ! C'est l'air, c'est le matin, c'est le printemps.
Les blagues que je débite avec ma femme de chambre me semblent de délicieuses poésies. Je suis heureuse parce que... je suis heureuse, on ne sait pourquoi.
Ah ! Naples que je t'aime ! La Villa-Reale semble un pavillon de fête arrangé pour un roi, ce palmier et ces kiosques à droite sont comme des décors de théâtre sur le fond nebbioso des collines.
Je voudrais que cette matinée durât toujours !
Viendra l'après-midi, la promenade, le monde, les humeurs noires !
Je ne m'attends à rien d'agréable, c'est pour cela que je ne désire pas avancer. Je suis si bien.
Il n'est pas sept heures et demie.
Doenhoff et le docteur sont venus plusieurs fois dans la journée, maman n'est pas du tout bien et pendant que les autres courent et soignent, je fais les caricatures de Zunica, Porcinari, Caracciolo et Santasiglia !. La toile est assez grande et elle contient déjà douze personnes, faites en deux ou trois fois...
J'ai sommeil.
J'ai déjà pris une leçon, ma dix-septième leçon de mandoline, j'ai vu Melissano et son adorable sourire.
Je suis toute tranquillisée après la lettre.
Je peignais lorsqu'on est venu l'annoncer. Je n'ai tremblé ainsi que devant le Roi d'Italie et encore ! Maman l'a admis dans sa chambre d'où il est sorti et serait parti sans autre chose que des phrases banales, si je n'étais allée dans l'antichambre.
— Eh bien, dis-je, vous êtes rassuré, vous n'avez plus peur qu'on vous épouse de force !
— Ah ! voilà, mais je vous en prie [ne] parlons pas de cela, je voulais vous répondre à votre lettre pleine d'impertinences mais ma réponse est trop impertinente...
— Donnez-la.
— Non, non, mais vous savez que vous me dites des injures ! [Un mot cancellé]
— Jamais assez !
— C'est tout ce que je désire, seulement donnez-moi la lettre.
— Je vous préviens qu'elle ne contient que quatre lignes mais qu'elles valent vos six pages.
— Donnez, je ne me fâcherai pas.
— Vrai ?
— Donnez, je vous en prie ! Et si c'est impertinent je vous répondrai.
J'ai taché de lui arracher cette lettre, mais cela n'a servi qu'à me faire toucher ses mains que j'adore comme je l'adore tout entier, de même qu'il me méprise.
J'étais si troublée, si émue que je ne l'ai pas vu et ne suis revenue à la raison que lorsqu'il était déjà parti.
Mais je crois que j'ai été convenable et froide.
Cinq minutes après Rosalie vient me donner son billet, le voici.
Et dites-moi si je suis bonne à autre chose qu'à être tuée !
C'est tant ma faute !! Cet Aquarium ! Mais j'étais folle de jalousie, ah ! oui folle, folle, folle ! Va, répète ce mot, grelotte, soupire, étouffe dans ton égarement ! C'en est fait et c'est tant ma faute !!!!
Colère céleste; punition des enfers, tortures inexprimables !!!! mourir !! Je suis bouffonne, triviale, détestable ! Je me hais, je l'aime ! Et il me méprise !
Plutôt tout au monde que le mépris de... qui que ce soit ! Avant d'avoir compris le sens odieux de ce billet, j'ai écrit et envoyé celui-ci, j'étais heureuse, je riais, je n'avais pas compris le mot rendez-vous !
— "Les raisins sont tellement verts qu'ils sont pourris avant de mûrir".
Votre conseil n'est pas impertinent, c'est une infamie qui a sans doute été fabriquée pour quelque coquine par un acteur. Mais je vois avec plaisir que ce charmant billet a été écrit de mémoire et sans secours étrangers, parce qu'il est encore plus rempli de fautes d'orthographe que de vilenie !"
Et à l'instant même, retenant à peine les larmes, j'écris cette autre lettre:
- Je vous ai écrit une réponse stupide avant d'avoir compris le sens de votre billet.
Croyez-moi si vous voulez, je vous jure que si j'avais compris ce que je faisais en allant à l'Aquarium, je ne vous aurais aucunement dérangé. Je préfère l'humiliation au mépris.
J'ai été folle, folle à lier ce jour-là, je vous en demande pardon et je vous prie seulement de me dire que vous ne croyez pas à ce que vous avez écrit.
Il me serait affreux d'être pour la première fois de ma vie méprisée et soupçonnée de...
En ce moment entrèrent les Gatowsky, puis les Hamontoff, Fabbricatore; enfin Melissano et Porcinari.
Mes joues brûlent, mes mains sont glacées et j'ai froid...
Melissano est inconvenant, je ne songe pas à le corriger, il se conduit comme un singe mais c'est un homme et on médira... Il a reconduit Alexandre qui lui a dit que maman est malade, et puis : si tu vois Mademoiselle Marie, dis-lui que j'espère la trouver plus raisonnable à mon retour.
Cette phrase supprime la lettre et la remplace par ces simples mots :
"J'étais trop loin du sens odieux de votre billet pour le comprendre à la première fois. Pointes d'épingles à part, croyez-vous à ce que vous avez eu le tort d'écrire en réponse à une explication nécessaire et forcée par vous-même ?"
Oh ! quelle grossière réponse que la sienne ! La seule grande consolation ici-bas, c'est qu'on se dit : patience, le temps calmera