Deník Marie Bashkirtseff

C'est un sonnet de Dante que Santasiglia m'a écrit ce soir. [Ce sonnet n'est pas de Dante, mais de Pétrarque]
Tanto gentile e tanto onesta pare La donna mia, quando ella altrui saluta, Che ogni lingua divien tremendo muta E gli occhi non ardiscono guardare Quand'ella sen va, sentendes laudare Beniguemente d'umiltà venuta E par che sia cosa vestuta Da Cielo in Terra a miraeoi mostare, Monstrasi si piacente a chi la mira Che dà per gli occhi una dol cezza al cuore Che intender non la può dei non la prova ?
Mais avant tout de l'ordre.
Ayant appris que le plus beau de tous les Larderei allait partir demain à six heures du matin je me suis résignée à lui écrire ces mots :
"Je vous assure que vous n'avez rien à craindre en vous rendant vers cinq heures au salon de lecture, on ne vous fera pas de déclaration d'amour, je vous le promets, d'ailleurs êtes-vous incapable de vous défendre ? Que votre timidité se rassure et ne vous empêche point d'être poli".
Je suis allée moi-même poser cette lettre en bas, et pour savoir si elle a été remise, il m'a fallu prétexter à Rosalie une supposition que la lettre pouvait venir de la Piccolelis, que je désirais la voler, savoir ce qu'il y a dedans, etc., etc.
Maman est si fatiguée que nous gardons nos chambres avec la consolation du balcon. Larderei a passé plusieurs fois dans la voiture d'un monsieur, il n'a pas regardé du tout. Il me fait un effet singulier tout de même
J'ai en vain attendu au salon de lecture, à chaque bruit mon cœur battait si fort et je tremblais tant, qu'encore un peu et je tombais évanouie, j'avais une telle peur que je souhaitais presque qu'il ne vint pas.
Plus que jamais je fais ce que je nomme la bonne aventure, c'est-à-dire à chaque pas, à chaque occasion je me dis: si telle chose se fait ainsi, telle autre arrivera etc. etc. ce qui me fait faire une multitude de bêtises.
Le bon gros Doenhoff est venu plusieurs fois, et le soir, réunion d'enfants, Zunica, Santasiglia, Porcinari et leur aîné Caracciolo. Ils sont très gentils tous. Je les enchante, ce qui me donne de la verve. Ce pauvre petit Santasiglia a le malheur d'être amoureux fou de moi... amoureux comme on ne l'est qu'à dix-neuf ans, amoureux comme Chérubin. C'est... bizarre.
Du moment qu'il n'y a pas moyen de voir le plus beau de tous les Larderei... ce cher garçon s'est effrayé de mes appels mystérieux après le rendez-vous si absurde, si maladroit, de l'Aquarium.
C'était une grande folie... mais elle est faite. Atténuons. C'est Dina qui me copie la lettre que vous allez lire.
J'ai d'abord écrit ce que vous voyez ci-attaché par une épingle; mais je trouve que l'on ne peut pas écrire ce qu'il faut dire. Mais autant que possible je tâche que cette lettre ait l'air d'une causerie amicale, d'une explication bienveillante, et surtout que tout en répondant aux besoins des circonstances elle ait un autre sens pour ceux à qui Monsieur le comte voudrait la montrer. N'ai-je pas l'air de refuser ? Je le flatte pour le mieux persuader, je fais semblant de croire en lui pour qu'il soit raisonnable afin de comprendre. Enfin je ments avec assez d'impudence, ce qui déroute toujours et ébranle les plus fortes convictions.
Le plus grave, le rendez-vous matinal, est passé sous silence.
- " C'est à tort que vous avez pensé que l'on voulait vous dire des choses désagréables, on tenait simplement à vous rassurer sur les malheureuse idées que vous vous êtes formées, on ne sait vraiment pourquoi. Et plus on a fait de démarches pour obtenir une audience, plus il est nécessaire d'expliquer ce qu'on avait à dire. Vous n'aimez pas les positions équivoques ? On les déteste. Vous avez tellement étonné par votre déclaration qu'on n'a su vous répondre que lorsque vous étiez déjà loin. Malgré tout votre esprit, cette idée n'est pas de vous et c'est justement pour savoir de qui elle [est] qu'on voulait vous voir ?
Quel concierge, quel sommelier, quel [Mots noircis: cocher] cocher, quel valet de chambre vous a suggéré la pensée de faire cette superbe déclaration ?
On sait entre gens bien nés ce que l'on se doit, les politesses des gens bien élevés n'engagent à rien. On ne peut pas épouser tout le monde. Vous n'avez même pas été assez aimable pour qu'on pense... On voulait donc vous voir parce que vous avez des illusions gênantes pour vous et surtout pour une autre personne. Vous avez peut-être cru que les bontés de Madame étaient des indices ?... Oui, mais des indices du contraire et qui prouvaient parfaitement qu'on ne vous voyait que comme on devait vous voir. D'ailleurs comment ne pas être aimable avec vous ? Vous êtes plus amusant que bien d'autres quand vous blaguez. On ne le dit pas par moquerie, mais très sérieusement, attendu que l'on blague soi-même quelquefois dans ses moments perdus.
Un homme intelligent, un homme d'esprit comme vous peut s'apprécier et se juger; cela n'est interdit qu'aux médiocrités. Voyons franchement, sérieusement, sans raillerie, sans colère, êtes-vous un parti qu'on peut désirer ?
Ce n'est pas pour vous offenser ou pour vous duper comme un sot par une fausse naïveté, mais vraiment vous devez comprendre vous-même toute l'incohérence de vos tristes suppositions. On ne vous croit pas à vendre, on n'est pas de ceux qui achettent et l'on est presque certain que vous finirez honorablement comme tant d'autres, mais pour le moment !...
Une personne ambitieuse ou intéressée peut-elle s'accommoder de ce que vous êtes à présent ?
Ce n'est pas pour vous dénigrer et la preuve c'est qu'on vous conseille d'espérer dans votre avenir, car vous n'êtes pas mauvais au fond.
Maintenant... vous avez peut-être cru qu'on était amoureux de vous ? Cela n'était pas impossible, mais si vous avez pris au sérieux une plaisanterie de carnaval qui s'est prolongée un peu au-delà on est réellement très fâché .
De quoi aviez-vous donc peur ? Vous êtes bien capable d'avoir redouté... un tas de bêtises à force de vous entêter dans cette misérable idée.
Est-ce qu'on a l'air d'une aventurière ? Ou bien... et c'est là ce qu'on supposerait avec le plus de répugnance, seriez-vous vraiment atteint d'une maladie du cerveau ?
Pour vous maintenir dans des idées tout à fait saines, on vous dira quelque chose qu'on n'avoue généralement pas, c'est qu'on n'épousera qu'un grand nom, une grande fortune, une haute position et surtout une considération stable, parce qu'on est ambitieux et calculé et parce qu'on a l'arrogance de se croire certains droits à tout cela, attendu que le public s'accorde généralement à dire que l'on n'est pas désagréable et que tout le monde sait qu'on est noble et pas trop pauvre.
Voilà ! ce qu'on avait à vous dire, ce n'est pas effrayant mais ça vous aurait peut-être été désagréable, car on n'aime pas à être détrompé sur de douces fantaisies qui flattent l'amour-propre.
Peut-être même le moyen épistolaire vaut-il mieux.
Vous vous rendrez mieux compte.
"Les paroles volent"... c'est pour cela sans doute que vous avez dit de telles bêtises.
On espère que ceci n'altèrera pas les excellents rapports, au contraire. On est sûr que vous êtes gêné vous-même. On vous jure qu'on n'est ni fâché, ni offensé, ni contrarié et on vous verra comme avant mais peut-être avec plus de plaisir et de sans-gêne que les autres. Tout ça est un commencement d'amitié." P.S. (en lettres d'imprimerie).
La charmante personne qui sert de copiste ne vous connaît pas. Si la lettre vous parvient faites-le savoir tout bonnement à l'hôtel, on n'ouvre pas ma correspondance.
Je suis vraiment soulagée. Tant pour veiller à ce que la lettre soit remise, que pour voir partir Monsieur le comte, je ne me coucherai pas du tout.
Il va droit à Florence, y reste peu et s'en va faire sa tournée du Nord. Je ne le verrai donc pas pendant longtemps, peut-être plus du tout.
Donc, je dois voir partir mon premier amour.