Samedi 6 mai 1876
C'est aujourd'hui l'ouverture de l'exposition de fleurs à la villa Borghése. La princesse y sera et tout le monde. J'aime autant être à Nice, car je ne pourrais être là comme je veux, convenablement.
C'est une pitié d'être là seule devant mon miroir quand on a un teint d'ange, des oreilles roses et des cheveux d'or ! J'en rage presque. Je ne suis pas sortie et ne sortirai pas et il est déjà six heures.
Savez-vous à quoi j'ai employé tout ce jour ? A feuilleter "Le siècle de Louis XIV'', "Les Mousquetaires", "Vingt ans après" et "Le vicomte de Bragelonne", par Dumas.
Fi ! Non, écoutez, il m'est bien permis de lire Dumas puisque je lis les livres les plus ennuyeux de l'antiquité grecque et latine, et puis je vous assure que je tiens Alexandre Dumas père en grande estime.
Je ne sais si l'intérêt que je prends aux livres que je viens de dire tient à la manière dont c'est écrit ou au choix de cette époque, la plus brillante du monde, où tout est florissant, la gloire, les lettres et l'amour, dans tous les cas je trouve un charme singulier dans ces romans et je les relis plusieurs fois avec plaisir, et je jouis peut-être plus qu'à la première fois, car alors l'impatience et la curiosité piquée me faisaient plutôt avaler que lire. Il y a beaucoup qui méprisent cette sympathie sérieuse pour Dumas, moi la première je n'aimerais pas lire chez une autre ce que j'écris ici. Et puis je n'aime pas tout Dumas, tant s'en faut.
Et puis j'aime à lire "Les trois mousquetaires", "Vingt ans après" et "Bragelonne", parce qu'on y parle d'Aramis qui était d'église, ainsi que dans les autres livres où je vois en détail tous ces cardinaux, tous ces prélats turbulents et galants, que j'ai vus dans l'histoire en gros. Vous devinez facilement pourquoi cet intérêt que je porte aux prélats de toute sorte. J'ai toujours eu un penchant pour les... cardinaux. Je n'ai qu'un regret c'est que le temps soit passé où ils faisaient le diable à quatre, ils le font encore je sais, mais plus autant. Ce penchant s'est changé en... penchant aussi mais plus prononcé, après Rome et Antonelli que je m'obstine à voir à moitié prêtre. Une diseuse de bonne aventure lui a prédit... Ah ! non, elle lui a prédit seulement qu'il mourrait désespéré. Il me l'a dit plusieurs fois, chaque fois que je le tourmentais.
Vous savez, une idée ? Je voudrais follement voir Pietro monsignor, me marier ailleurs et revenir le voir: Tableau !
Je ne sais si c'est le roman qui me monte la tête mais bien positivement j'ai cette envie.
Après tout, l'affaire avec le cardinalino a mal fini, comme je l'avais prévu ou plutôt craint au commencement. Ce qui me tourmente le plus c'est ce baiser. Mais il faut me consoler en pensant que ce sont des scrupules qu'on ne comprend pas dans ce bas, très bas-monde. Je voulais être autrement que les autres, le sort ne le veut pas. Car me voilà avec des lèvres impures comme la Robenson ou l'OIive. Mais, ma fille, n'as-tu pas sagement rêvé une vie qui ressemble fort à une suite de légèretés plus ou moins graves ? Oui, c'est vrai, mais pas pour la première fois, je voulais être aussi pure qu'un ange du ciel avant d'être à l'homme qui serait mon mari, et puis cela dépendrait de lui et de mes sentiments. Oh ! mes lèvres, souillées, souillées, souillées ! Je n'en accuse que moi, il n'aurait jamais osé. Et pour comble de disgrâce il n'a pas compris, il na rien compris, qu'un contact plus ou moins... (mettez le mot)...
Moi qui y avais mis, non... j'étais si effrayée que je n'y avais rien mis que beaucoup d'amour, au point que j'en suis retombée sans haleine sur son épaule et cachai mes yeux et ma figure dans le drap noir de son habit, du même habit qu'il a porté à tous les veglione du carnaval, du même qu'il avait lorsqu'étant à l'opéra le caprice lui vint d'accompagner Fanny Lear jusqu'à Naples.
Et figurez-vous les contacts que ce malheureux habit a dû subir.
Tout cela ne serait rien s'il m'aimait, mais je doute et mon orgueil et mon amour-propre très courroucés me montent le poing avec des mines qui semblent me demander: Qu'as-tu fait de nous ?
A propos, les Olives, sont les femmes de deux capitaines anglais, MM. Malone et Greville. Mais il ne s'agit pas d'elles, il s'agit de cet animal de Rome, mais assez, on appelle: manger, manger c'est ma seule consolation à Nice.
Et cette consolation m'a manquée aujourd'hui et j'avais faim et j'ai fait assez mauvaise mine à table devant les Sapogenikoff.
Mais ce soir je donne une fête comme on n'en a plus vu depuis des années à la rue de France.
Vous savez qu'à Nice existe l'usage de tourner le mai, c'est-à-dire on suspend une couronne, une lanterne et on danse au-dessous des rondes en chantant. Depuis que Nice est française cet usage s'en va de plus en plus mourant, à peine si on voyait trois ou quatre lanternes dans toute la ville.
Eh bien, moi, je leur donne un Rossignou je nomme cela ainsi, parce que le Rossignou che vola est la chanson la plus populaire et la plus jolie de Nice.
J'ai fait préparer d'avance et suspendre au milieu de la rue une grande machine en feuillages et fleurs toute ornée d'une multitude de lanternes vénitiennes. Sur le mur de notre jardin Trifon a été chargé d'organiser un feu d'artifice et d'éclairer de temps en temps la scène par des feux de Bengale. Trifon ne se sent pas de joie, c'est un grand enfant et en même temps je ne doute pas que s'il eut été au service d'un grand homme, il ne fut devenu lui-même quelque chose de remarquable.
Toutes ces splendeurs sont accompagnées d'une harpe, d'une flûte et d'un violon, et arrosées de vin en abondance. Les bonnes femmes vinrent nous inviter sur leur terrasse, car moi et Giro regardions seules, perchées sur une échelle de bois. On va sur la terrasse des voisins et moi, Giro, Marie, Walitsky, Tchernichoff et Dina nous mettons au milieu de la rue, appelons les danseurs et tâchons et réussissons à donner de l'entrain.
J'ai chanté et tourné avec tout le monde à la joie des bons Niçois, surtout des gens du quartier qui me connaissent tous et disent le plus grand bien de "Mademoiselle Marie".
Ne pouvant faire autre chose je fais de la popularité ! Et ça flatte maman et elle ne regarde pas à la dépense. Ce qui a plu surtout c'est que j'ai chanté et dit quelques mots en patois. Pendant que j'étais sur l'échelle avec Giro qui me tirait par les jupes j'eus bien envie de faire un discours mais je me suis prudemment abstenue... pour cette année.
J'ai regardé les danses et écouté les cris, toute rêveuse comme il m'arrive souvent et, le feu d'artifice terminé par un soleil magnifique, nous sommes tous rentrés chez nous au milieu d'un murmure de satisfaction. A peine étais-je montée que Léonie vint me demander si je voulais bien écouter la sérénade que "les jeunes gens" allaient me chanter. Sans doute je voulais et je me mis à la fenêtre du palier. J'ai applaudi et fait distribuer du vin.
Puis on vint m'appeler du pavillon et quand je descendis on m'a retenue sur le perron par un chœur d'Hernani et j'ai remercié du geste et de la parole fort gracieusement.
Mais cela commençait à m'ennuyer et je suis allée rejoindre les autres au pavillon.
C'est dommage de se quitter, j'aime beaucoup Nina et Giro qui m'aiment aussi. Enfin on se quitte à onze heures en se donnant rendez-vous demain à huit heures à la gare.
Tout en nous promenant par le jardin, moi et Giro, nous nous rappelions nos escapades nocturnes, nos déguisements.
— Chaque place dans ce jardin, disait Olga, nous rappelle quelque chose.
Pour elle surtout, qui laisse ici son amour incompris, peut-être trop bien compris.
— Ce sont peut-être des bêtises, continuait-elle, mais nous nous en souviendrons toujours avec plaisir, n'est-ce pas ?
— Je crois bien !
— Tu as été à Rome, tu t'es amusée et pourtant tu n'as rien oublié, pas la moindre bagatelle d'ici ?
— Pas la moindre.
- Nous nous retrouverons bien un jour ?
- J'espère, mais qui sait ?
- Oh I j'espère bien que oui.
- Oui, ma fille, espère, c'est ce qu'il y a de mieux.
- Merci pour l'amitié, me dit Nina en m'embrassant.
- Merci à vous, Madame, mais soyez tranquille je vous verrai bientôt à Pétersbourg.
Et les voilà tous en voiture, Nina, son mari, Marie, Olga, Louba, Jeanne la petite fille de la Daniloff et le docteur Tchernichoff. Ce laid fait beaucoup la cour à Marie.
Et me voilà seule chez moi, en Béatrice Cenci, moins le turban.
Si vous croyez que je suis gaie, vous vous trompez tout à fait.
C'est mardi ou mercredi que je dois recevoir la dépêche de Pietro s'il ne l'a pas oubliée. C'est vexant de se souvenir seule.
Tiens ! j'ai tout à fait oublié le frère Emile, je ne m'en suis souvenue que pour dire que je l'ai oublié. Je voudrais pourtant le rencontrer pour le mépriser avec beaucoup d'indifférence comme le célèbre Andriot Saëtone.
Je m'ennuie et je suis chagrinée.
- Sans doute, dit ce matin maman, tu ferais bien de passer à tes autres parents, tu irais dans le monde, tandis qu'avec nous c'est impossible, je le dis clairement.
Eh ! pardieu, je vais passer à mon père, car je n'en peux plus. Ce sera un chagrin mortel pour maman et pour ma tante, ce me sera très désagréable à moi, mais je me meurs dix fois par jour et je n'en peux plus I.
Il faut que ma mère aille vivre avec son mari, car en prenant le père, je renie et accuse la mère, ce qui m'est impossible, non pas par sentiment mais pour le monde.
Ah ! je vous assure que ma position n'est pas des plus commodes. Chien de chien qui m'en tirera !
DIEU.
Aussi je ne néglige pas de l'en supplier chaque soir à genoux, et toute la journée debout, assise ou en voiture. J'espère qu'il m'entend et qu'il sait que je ne me contente pas de prier le soir, mais que je prie toujours et que toutes mes pensées sont des supplications.