Deník Marie Bashkirtseff

Les courses de Rome étaient remises au 11 ou au 14, il y a donc du temps pour la dépêche. J'en ai envoyé une ce matin, au propriétaire de l'hôtel pour des commandes à Rome, étant sortie avec Marie. Mais j'étais de retour à une heure et n'ai plus bougé de la journée m'ennuyant comme une misérable. On peut me dire que s'ennuyer n'est pas possible quand on a des livres et de l'esprit pour les comprendre. D'accord, mais on ne peut pas lire toute la journée, il y a toujours deux ou trois heures qui sont consacrées à la toilette et à la promenade. Eh ! bien c'est pendant ces deux ou trois heures que je m'ennuie surtout, car je sais que sortir est inutile, qu'il n'y a personne.
Quelquefois, souvent, toujours je pense que cela vaut mieux ainsi; le monde me tourmenterait. Oui, mais aussi cette ville remplie d'animaux niçois est insupportable. Galula et Saëtone, Saëtone et Galula ! Ah ! nom d'un cardinal !
A dîner je deviens toute hébétée sans avoir pour cela eu besoin de boire, et à sept heures nous allons tous à pied chez les Sapogenikoff et moi sans chapeau et avec un bédouin drapé comme celui du Turc du magasin oriental.
On les trouve à souper avec la Collignon qui se met en quatre, qui cuit les petits pois, prépare la salade, sert monsieur et madame, caresse les enfants, les fait parler anglais, nettoie les assiettes. Pourquoi faut-il qu'on soit toujours désappointé sur le compte des gens ! Moi qui estimais cette personne comme une femme droite, fière, bonne, je la vois servile, rampante et hypocrite !
Marie l'appelle Catherine et lui crie toutes sortes de familiarités qui la gênent horriblement en notre présence.
Je parle peu, je suis hébétée et maussade, et furieuse d'avoir marché après dîner et de m'être remplie de sable les bottines, celles que je portais au bal du Campidoglio.
En retournant on s'est souvenu de Petit-Paul (son nom est Paul Leroux) qui est venu me dire à l'Apollo:
— Qu'as-tu ? tu as un cheveu ?
— Peut-être deux, répondis-je vraiment de mauvaise humeur que j'étais.
— Trois dit-il.
— Et toi tu en a quatre, lui dit Dina.
— Ah ! ça, fit-il en riant, tu sais que ça ressemble à une impertinence !
En effet Paul Leroux est chauve à trente ans.
Puis on parle du comte Gerhard, de Doenhoff qui m'a fait la cour à sa façon... allemande. Et à présent que j'y pense I Savez-vous que le lendemain du premier jour des courses nous devions aller à deux heures à Amalfi, Doenhoff en a prié maman pour nous présenter au prince Charles qui serait là et qui a été "ébloui" par ma photographie ainsi que la princesse qui la garda tout un jour chez elle et ne la rendit à Doenhoff que le lendemain.
Et dire que c'est ce débauché de Larderei qui m'a fait manquer cette présentation, en m'inspirant l'idée d'aller à l'Opéra dans l'espoir de l'y rencontrer !
Puis quelques mots sur Plowden et Antonelli.
A propos, vous savez que Bruschetti a encore écrit, cette fois à maman. Il lui a longuement parlé la veille de notre départ. Ah ! si j'avais seulement noté toutes ses démarches, il y en aurait un sac à enregistrer, toutes rebutées, méprisées et crachées dessus qu'elles étaient.
Mais je le déteste, je ne dis ce que j'en dis que par vanité.
J'ai une autre idée.
Je pense que Miloradovitch m'irait à ravir s'il voulait seulement de moi.
Ah ! canaille d'Antonelli !
Pourtant il ne faudrait pas l'accuser tout à fait s'il ne m'écrit pas. Il est si peu sûr de mon humeur changeante, et je n'ai rien fait pour le rassurer. Je n'ai jamais fait entendre un mot parti du cœur et je m'en excusais en lui disant à la gare:
— Vraiment, Monsieur, vous parlez d'une façon si indécise, si flottante, si étrange...
— Je ne veux par parler comme Bruschetti et je ne parle jamais comme tout le monde, interrompit-il.
— Que, continuai-je sans m'inquiéter de l'interruption, que mes paroles ont l'air de questions de juge.
— Vous le reconaissez donc ! s'écria-t-il.
— Oui, des questions de juge à côté de vos oscillations, de vos hésitations ridicules.
Je disais donc... quoi ? ah ! oui, je disais que Pietro était excusable étant peu sûr de moi. Et puis, il n'ose peut-être pas, je ne peux pas comprendre ces craintes et ces hésitations, moi qui n'aime pas.
J'ai lu dans des romans que souvent un homme très amoureux semble indifférent et oublieux à cause de son amour même. Je voudrais bien croire aux romans.
Je suis endormie et ennuyée et dans cet état-là je désire toujours voir Pietro et l'entendre parler d'amour. Je voudrais rêver qu'il est là, je voudrais faire un joli rêve. La réalité est dangereuse.
Nainer, le propriétaire de l'hôtel de la Ville à Rome écrit que les courses sont fixées aux 11 et 13 de ce mois, dans sa lettre qui annonce l'expédition des cœurs d'argent.
Il était convenu qu'Antonelli télégraphierait quarante-huit heures avant le jour des courses, ce qui fait que sa dépêche devrait arriver mardi prochain, le 9 mai. S'il m'aimait il aurait l'idée que j'ai, c'est-à-dire de venir lui-même.
Le jardin est plein de marguerites et je ne fais que les effeuiller en demandant s'il vient. Elles disent: oui. Mais peut-on croire ?
Je m'ennuie, et quand je m'ennuie je deviens très tendre.
Je m'ennuie et l'abandon de Pietro me chagrine. De nouveau je suis noyée dans un océan d'incertitude.
Quand donc finira cette vie d'ennuis, de déceptions, d'envie et de chagrins ! Quand donc vivrai-je enfin comme j'aime ! Mariée à une grande fortune, à un grand nom et à un homme sympathique, car je ne suis pas si mercenaire que vous pensez, d'ailleurs, si je ne le suis pas, c'est par égoïsme. Ce serait affreux de vivre avec un homme qu'on déteste, et ni richesse ni position ne me profiteraient. Je ne suis pas exigeante, je ne demande pas à aimer, je me contente de pouvoir souffrir l'homme, pourvu qu'il me donne ce que je veux.
Ah ! Dieu et Sainte Vierge pardonnez et protégez-moi.